Numéro 4 - septembre 2007


SOMMAIRE
Edito
Un "Grenelle" sous pression : négocier pour inventer - par Emmanuel Delannoy

Débats Publics et retours d'expériences
Démocratie technique : que peuvent les citoyens " désintéressés " ? - par Mathilde Colin
Cipast : des méthodes mais aussi… des enjeux politiques- par Dorothée Benoit Browaeys
Novembre 07 : Première " Agora européenne " dédiée au Traité - par Dorothée Benoit Browaeys
Document confidentiel disponible pour les membres du CLUB


Expertise et Savoirs Alternatifs
Crise environnementale : comment en est-on arrivé-là ? - par Chantal Delacotte
Désaffection pour les sciences : la pédagogie seule en cause ? - par François Rebufat
Convergences des technologies : pour quoi faire ? - par Brice Laurent
Pour ou contre la vaccination : une " Enquête participative" pour se construire une opinion - par Jean-Luc Martin-Lagardette
Savoirs vivants : des logiques durables et sociales pour les sciences - par Hervé Le Crosnier
Cinq instituts d'expertises veulent s'ouvrir à la société civile - par Dorothée Benoit Browaeys
Document confidentiel disponible pour les membres du CLUB


Projets et gouvernance partagés
"Trustnet in action" : vers une gouvernance inclusive des "activités à risque" - par Gilles Hériard Dubreuil et Stéphane Baudé
NanoCitizens : pour une veille publique engagée - par Dorothée Benoit Browaeys

Tribune libre
Changement des pratiques sociales pour une innovation responsable - par Rodolphe Vidal

VivAgora in ViVo
VivAgora participe au "Grenelle de l'environnement"
OREE, Association d'entreprises soucieuses de pratiques durables propose une méthode de "débat d'expertise"
VivAgora est signataire de la Déclaration internationale pour un encadrement strict des nanotechnologies
VivAgora a apporté sa contribution pour la Consultation européenne pour des nanotechnologies responsables
L'"innovation partagée" au service du principe de précaution
Hommage à Jacques Robin - René Passet rejoint le groupe de conseillers

A lire, A voir...
Démocratie
Ecologie
Technosciences

Agenda
Conférences, débats, expositions et autres rencontres...


Edito

Un "Grenelle" sous pression : négocier pour inventer

Emmanuel Delannoy*

Vivagora participe, à l'invitation de la Ligue ROC(1) qui a vu en elle un partenaire compétent, aux travaux du Groupe 3 du Grenelle de l'environnement : " Instaurer un environnement respectueux de la santé ".
Notre participation au " Grenelle " est l'occasion de faire avancer nos propositions, sur le thème de la santé et de l'environnement (indicateurs d'imprégnation), et sur celui de la gouvernance (développement par l'AFSSET d'une expertise par la société civile des sujets qu'elle explore), en participant avec la Ligue ROC à l'élaboration de la plate-forme de propositions de France Nature Environnement (FNE), et en concertation avec notre partenaire Orée.
Elle est aussi l'occasion de réfléchir à ce qui est aussi l'expérimentation d'une forme particulière de concertation impliquant différentes composantes de la société sur la question cruciale de l'environnement.
Un " Grenelle ", pour quoi faire ? Sera t-il une opération de com de plus, de la part d'un gouvernement qui a hissé l'hyperactivité et l'agitation médiatique au rang de principe politique ?
La plupart des associations de protection de la nature, y compris les plus "militantes", y ont vu une véritable opportunité de passer du constat partagé des crises environnementales à la possibilité de négocier un plan de mesures concrètes. S'il tenait ses promesses, le Grenelle serait effectivement un tournant historique : il serait, enfin, ce moment où la société civile (associations, syndicats, patronats) et sa représentation élective (état et collectivités territoriales) prennent en main leur destin commun et assument leurs responsabilités partagées.
Vision naïve, exagérément optimiste ? Tout repose sur la qualité des méthodes de concertation et de négociation. Les groupes de travail fonctionnent parfois dans une certaine improvisation qui retarde la confrontation des accords et désaccords et la maturation de positions partagées. Pourtant les partenaires ont demandé très fortement à être acteurs de la négociation et non simples fournisseurs de catalogues de mesures. Ils tiennent à s'investir pour faire le tri, hiérarchiser les différentes priorités, faire émerger des convergences, et les compromis. Avant de traduire les propositions en mesures applicables, ils veulent contribuer à fixer les modalités, les moyens et le calendrier des mises en œuvre et des contrôles d'efficacité.
Avec la Ligue ROC, nous n'envisageons pas l'échec. En acceptant de participer à ce processus, nous acceptons de partager la responsabilité de ce qui en sortira. Nous voulons croire que cette expérience change la donne. L'apprentissage d'un travail collectif à propos de biens communs (la santé, l'environnement, les ressources vivantes….) s'est fondé sur un dialogue entre des acteurs qui ne se parlaient pas auparavant et a généré des idées nouvelles et des scénarii de sortie de crise. Le " Grenelle " doit amorcer la mise œuvre d'un plan d'action échelonné, aux effets mesurables, aux modalités révisées périodiquement en fonction des performances atteintes, avec un engagement et une prise de responsabilité de chacun des acteurs. Au bénéfice certes du gouvernement, qui pourra s'en attribuer le crédit, mais surtout au bénéfice de la société dans son ensemble.
Il aura alors démonté l'utilité, et la faisabilité, d'un processus permanent de concertation et de débat public, pour autant qu'on s'en donne les moyens.

(1) La Ligue ROC est l'une des principales associations de protection de la nature en France. Créée en 1976, elle fut présidée par Théodore Monod de 1982 à 2000, et l'est depuis cette date par Hubert Reeves Elle agit pour la préservation de la faune sauvage et la défense des non chasseurs. Depuis 2005, la Ligue ROC est en campagne pour la sauvegarde de la biodiversité et a notamment été à l'initiative du site " Biodiversité 2007 ". Elle est l'une des neuf associations membres du collège ONG.

*Emmanuel Delannoy est président de VivAgora



Débats Publics et retours d'expériences

Démocratie technique : que peuvent les citoyens "désintéressés" ?

Mathilde Colin*

Malgré leurs ambitions, les démarches de consultations, conférences de citoyens ou panels, ne sont pas tant des moments de démocratie que d'éducation du public ou de " photographie " de l'état de l'opinion. Elles ne permettent pas une réelle confrontation de " porteurs d'avis " ni la co-construction collective des projets politiques. Le recours aux citoyens désintéressés n'est pas forcément la panacée pour garantir l'intérêt général…

Les " contestataires anti-tout " - anti-nucléaire, anti-OGM, anti-nanotechnologies, etc. - et autres "redresseurs de torts" que Dorothée Benoit Browaeys évoquait récemment dans "La tyrannie du prêt-à-penser " (voir VivAgoveille n°3), dérangent… Et pour cause : leur présence souvent accompagnée de coups d'éclat a pu mettre à mal le bon déroulement de certains débats publics sur les choix technologiques et scientifiques - par ailleurs souvent pourvus d'objectifs peu clairs et de moyens bien pauvres sinon inexistants.

Conséquences directes ou indirectes, certains processus de consultation du public se sont multipliés ces dernières années au niveau européen comme international(1), offrant aux politiques et institutions un cadre clé en main qui très souvent a pour effet d'exclure, tout bonnement, ces contestataires de la scène.
Ces mécanismes, tels les conférences consensus, panels et jurys de citoyens, privilégient ainsi très souvent des citoyens " lambda", les plus " objectifs " et " neutres " possible. Souvent sélectionnés à l'aveugle par tirage au sort sur les listes électorales ou de recensement de la population, ils ont pour mission d'incarner la figure idéalisée du "simple citoyen", désintéressé. Quand il s'avère qu'ils ont une opinion déjà formée sur le sujet dont il s'agit de débattre, ils sont parfois écartés au motif qu'ils ne sont pas vierges de toute influence préalable… A l'origine de cette éviction, une préoccupation légitime : les scientifiques et les experts, tout comme les industriels, les syndicats, les élus ou les ONG, ont des " intérêts " en jeu dans les dossiers scientifiques et techniques concernés - qu'il s'agisse d'intérêts financiers, corporatistes, électoraux ou autres. La sélection de citoyens " désintéressés ", par opposition à ces " porteurs d'enjeux " (traduction littérale de " stakeholders "), permettrait d'aboutir à une décision collective assurant " l'intérêt général ".
Or, ce présupposé est de plus en plus questionnable… et questionné. Dans un numéro récent de Public Understanding of Science(2) notamment, Javier Lezaun et Linda Soneryd dénoncent ce que Dorothée Benoit Browaeys qualifiait elle-même d' " erzatzs de débats " en avril dernier : " ceux sans confrontation, où tous sont d'accord, parce que tous sont calibrés pareils " (VivAgoveille n°3) et placés dans un cadre conçu de manière à minimiser l'expression des conflits.
Javier Lezaun et Linda Soneryd se réfèrent à l'analyse sociologique des tribunaux finlandais du 16ème siècle, par Johan Asplund. Ce dernier relate le déroulement mouvementé des jurys de l'époque et des débats houleux qui s'y tenaient, par contraste avec les jurys modernes, contraints par une procédure rigide, et donnant lieu à une justice froide et abstraite. De la même manière l' " aseptisation " à l'œuvre dans les mécanismes de consultation publique réglés à l'avance a des conséquences dommageables sur la gouvernance de nos sociétés en matière de choix technologiques et scientifiques. Car elle limite ces exercices à de simples " super-sondages " améliorés (où s'exprime le bon sens) et/ou des processus éducatifs ou de prise de conscience politique.

L'expérience récente des citoyens de Madison, Wisconsin aux Etats-Unis conforte cette idée. La sélection du panel de citoyens de la Conférence Consensus de 2005(3), organisée par l'université de Wisconsin-Madison, n'a certes pas été effectuée dans les règles de l'art. Les organisateurs, faute de moyens, ont dû se contenter de diffuser des annonces dans les médias locaux et d'activer leurs réseaux. Si cette démarche n'est pas conforme à la lettre du mécanisme traditionnel de conférence de consensus, elle a été adaptée pour en respecter l'esprit. Ainsi, les candidatures de citoyens jugés trop " initiés " ont été rejetées. Après la tenue de la conférence, des membres du panel désireux d'aller plus loin, se sont regroupés en coalition : the Citizen's Coalition on Nanotechnology (CCoN). Avec le soutien de l'université, via notamment l'organisation de Nano Cafés(4) et de réunions hebdomadaires, un support logistique, des stages et des conseils en matière d'organisation, ces citoyens tentent depuis un an de se constituer en acteur dans le paysage local de la démocratie technique dans le domaine des nanotechnologies. Sans surprise, ils rencontrent des obstacles malheureusement courants (absence de volonté politique tant au niveau des élus que de la hiérarchie de l'université, difficulté d'accès à l'information, etc.). Mais à ces difficultés s'ajoute le handicap majeur de leur " désintéressement " initial… celui-là même qui leur avait pourtant valu d'être sélectionné. Malgré un réel éveil de leur conscience politique, les citoyens concernés (une quinzaine aujourd'hui si l'on compte le " noyau dur ") ont pour la plupart une expérience associative ou politique relativement limitée. Les défis qu'ils doivent relever pour se définir en tant que groupe (avec des objectifs propres), se structurer en association sur le plan administratif, ou encore acquérir crédibilité et reconnaissance auprès des autres acteurs sont, de ce fait, d'autant plus importants. Pire, leur apolitisme initial rend difficile l'intégration de nouveaux membres quant à eux plus politisés, du fait des tiraillements et débats que l'arrivée d'un nouveau membre suscite, sur le plan organisationnel comme sur le plan des idées. En l'absence d'autres acteurs susceptibles de les épauler dans leur démarche, l'université tente de les aider, mais l'indépendance du groupe par rapport à de potentiels intérêts académiques ou financiers interdit que l'intervention de l'université soit par trop marquée.
Devant le faible impact politique de leur action, les contestataires réitèrent leur discours "anti" : "vous voyez bien qu'il ne faut pas essayer de débattre, ça ne sert à rien, les citoyens sont méprisés !"

Une réflexion sur les modalités concrètes d'organisation des débats doit se développer afin d'assurer un réel impact sur la décision politique. Les mécanismes clé en main atteignent très vite leurs limites. Conférences, jurys et panels de citoyens ont un réel intérêt, mais ne peuvent en aucun cas constituer une fin en soi. Car une fois qu'ils ont eu lieu, ces exercices laissent place aux seuls jeux d'acteurs institutionnels classiques… dont on sait qu'ils n'ont pas, à ce jour, donné de résultats concluants en matière de démocratie technique.
Le propos n'est pas ici de se détourner des citoyens, mais bien de veiller à l'inclusion et à la montée en compétence de l'ensemble de la société civile, les associations, syndicats, chercheurs en sciences sociales et autres acteurs. De sortir du cadre institutionnel actuel trop contraint, rigide et stérile, afin de définir collectivement une autre façon de procéder, plus souple et plus inclusive. Comme les tribunaux finlandais du 16ème siècle, ces débats seront certainement plus riches, mais aussi plus déstabilisants pour l'ensemble des acteurs. Les faire émerger et les animer est sans doute une entreprise ingrate - car sujette aux critiques ou réticences de tout bord, comme toute innovation qui vient perturber une mécanique bien huilée - mais une entreprise nécessaire des plus urgentes au vu des enjeux qu'elle recèle !

(1) http://www.loka.org/pages/worldpanels.htm
(2) Lezaun et Linda Soneryd. Consulting citizens: technologies of elicitation and the mobility of publics. Public Understand. Sci. June 2007, 16(3): 279-297 ; http://pus.sagepub.com/cgi/reprint/16/3/279
Les auteurs y comparent le débat "GM Nation?" au qui s'est tenu au Royaume-Uni en 2002 et 2004 sur les aliments génétiquement modifiés, et le Forum sur la téléphonie mobile en 2004 et 2005 en Suède.
(3) http://www.nanocafes.org/past_events#one
(4) http://www.nanocafes.org/

*Mathilde Colin est consultante et responsable du site nanoCafés à Madison (Etats Unis)


Cipast : des méthodes mais aussi… des enjeux politiques

Dorothée Benoit Browaeys

"Comment concevoir et organiser la délibération publique ?" telle était le thème des rencontres organisées du 17 au 21 juin 2007 par le réseau européen Cipast (Citizen participation in science ans technologie - http://www.cipast.org) près de Naples. Une soixantaine de sociologues, responsables de musées scientifiques ou acteurs du débat public ont partagé diverses expériences : ateliers-scénarios sur l'élévation du niveau marin au Danemark, dialogue dans les lycées à Glasgow sur des questions bioéthiques, discussion sur la téléphonie mobile et ses effets sur la santé en Roumanie, conférence de citoyens sur les nanotechnologies par le Conseil régional Ile-de-France… ont été disséqués. L'occasion de connaître un foisonnement d'initiatives, de mettre en débat les manières de faire et repérer les méthodes les plus pertinentes pour chaque besoin spécifique.
Le monde académique produit ici des cadres rigoureux de sondage de l'opinion, de consultation et de production d'avis citoyen… utiles pour tous ceux - notamment les Centre de culture scientifique et technique - qui, au delà de l'information du public veulent amorcer sa participation. Mais ces démarches laissent entier le fossé entre cette participation-consultation et l'intégration de la société civile dans les processus d'innovation. Cette question de la portée politique de ces procédures a été juste effleurée par Simon Joss, directeur du Centre d'études sur la démocratie à l'Université de Westminster. Parmi les instances reliées aux Parlements, seul le Danish Board of Technologies (DBT), missionné par le Parlement danois, était représenté.
Les liens de Cipast avec le réseau de l'European Parliamentary technology assessment (EPTA) sont ténus surtout en France ou l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST) qui en fait partie n'a aucune mission de débat public. Ces cloisonnements font perdurer la déconnexion des procédures de participation et des rouages de la décision.



Expertises et savoirs alternatifs

Crise environnementale : comment en est-on arrivé-là ?

Chantal Delacotte*

La crise de l'environnement est patente aujourd'hui avec ses symptômes, les structures de civilisation qui l'ont portée et leurs dimensions symboliques. Nous proposons d'y réfléchir ensemble et de penser des alternatives…

Le développement industriel et l'exploitation des ressources perturbent gravement les équilibres naturels. Nul ne peut l'ignorer et chacun y participe...
Franz Krajcberg exprime depuis plus de cinquante ans, par ses " œuvres issues de la nature " (Land art), sa révolte contre la destruction de la planète, en particulier celle de la forêt brésilienne où il vit et qu'il défend.
Le cycle de rencontres-débats organisé à l'Espace Krajcberg (voir programme complet ci-dessous ou à l'adresse http://www.vivagora.org/article.php3?id_article=92) rend hommage à l'engagement de ce grand combattant et propose une réflexion sur la question du sens de la "crise de l'environnement". Crise globale et plurielle avec ses symptômes dans notre époque, ses prémisses dans un héritage à questionner et ses menaces dans une hypothèque qu'elle fait peser sur l'avenir.

Pourquoi en sommes-nous arrivés là ? Comment créer une meilleure gestion des écosystèmes et des ressources de notre planète, dès aujourd'hui et pour le futur ? Ces deux questions clés seront déclinées en quatre problématiques majeures :

  • Quels sont les principaux symptômes de la " crise " ?
  • Telle est la question nécessaire, mais insuffisante, puisque " l'on ne croit pas ce que l'on sait " ! Les savoirs et la sensibilisation actuels ne font pas sortir de l'inertie collective.
  • Quelles sont les structures civilisationnelles à questionner ?
  • Au-delà de l'économique, du politique ou du sociologique, toujours mis en avant, nous questionnerons les fondamentaux philosophiques de la modernité. Ils élaborent les conditions d'émergence des problèmes environnementaux.
  • Quelles symboliques sous-tendent la " crise " ?
  • La modernité se présente comme une époque rationnelle, mais où est la raison quand l'action sur les écosystèmes et les ressources est aussi "déraisonnable"? Quels sont les ressorts inconscients de nos choix et de nos comportements face à la crise ?
  • Quelle alternative à la crise ? Quels défis, individuels et collectifs ?
  • La gravité des processus en cours ne peut être niée, mais n'offre-t-elle pas une occasion de transformation, de nouvelle conscience, de nouveau paradigme des relations Nature-Culture?

    Programme disponible sur le site www.vivagora.org à la rubrique Agenda
    Entrée Libre : Espace Krajcberg. 21, Av. du Maine Paris 15e. Métro Montparnasse-Sortie 2 - Bienvenue

    Pour plus d'information :
    Contact : Tel : 01 42 22 90 16 (de 14 à 18h), Email : espacefk@wanadoo.fr

    *Chantal Delacotte est géographe. Elle est membre de VivAgora.


    Désaffection pour les sciences : la pédagogie seule en cause ?

    François Rebufat

    "Comme la principale raison du désintérêt des jeunes pour les études scientifiques est à chercher dans la façon dont les sciences sont enseignées dans le primaire et le secondaire, il faut donc ce focaliser sur cet enseignement", affirme le nouveau rapport dirigé par Michel Rocard pour la Commission Européenne. Eh oui, une pédagogie malheureuse éloignerait les jeunes des disciplines scientifiques, et c'est en encourageant nos maîtres d'écoles a adopter une "pédagogie basée sur l'enquête", ou approche inductive, que les experts de l'Union Européenne espèrent faire retrouver le goût des sciences à notre jeunesse. Le rapport, publié en juin 2007, dresse les difficultés qu'éprouvent les élèves avec l'enseignement classique (approche déductive), où sont d'abord présentés les concepts et leurs implications logiques, pour découvrir in fine comment ils se relient entre eux, ainsi qu'au monde réel. L'approche inductive donne, elle, la priorité à l'observation, à l'expérimentation, en impliquant l'élève, guidé par son professeur, à construire lui-même sa propre connaissance. "Si une majorité parmi la communauté en sciences de l'éducation est d'accord que cette pédagogie est plus performante, la réalité montre que la plupart des classes scientifiques européennes ne suivent pas cette approche", continue le rapport pour demander qu'un véritable atelier de réflexion sur les sciences de l'enseignement soit mis en place à l'échelle européenne.

    Le chercheur désenchanté

    Le rapport mentionne que "le citoyen doit posséder une compréhension minimum en sciences pour comprendre les enjeux [des sciences et technologies] et faire des choix informés". S'il est certes louable de donner des bases scientifiques aux citoyens afin qu'ils puissent saisir les " enjeux " encore faut-il leur offrir l'opportunité de participer aux choix scientifiques et technologiques. Il faudrait pour cela que les pouvoirs publics aient une véritable volonté de développer la concertation, et prennent finalement en compte les avis émis par les citoyens, ce qui n'est que rarement le cas aujourd'hui.
    Le document souligne aussi, cette fois en caractère gras, que l'Europe doit "assurer la formation d'un nombre suffisant de scientifiques et d'ingénieurs de haut niveau indispensables pour son futur développement économique et technologique". Pédagogie discutable ! Est-ce d'apporter sa pierre à l'édifice du développement "économique" et "technologique" qui motive le chercheur (ou futur chercheur) ? Quid de la découverte, du développement de la connaissance, de l'élaboration de nouvelles idées, ou simplement de l'émerveillement scientifique ? Rien… la science se résume à une technoscience au service du développement économique. Une conception peu attirante qui risque de faire fuir les plus imaginatifs ou ceux qui souhaitent explorer les fondements plutôt que développer des artéfacts technologiques. "Je veux faire de la recherche fondamentale, et si le ministère ne me donne pas d'argent, ce ne sont pas les industriels qui le feront car il n'y a pas d'application directe à mon travail", assène dans les pages du Figaro une apprenti chercheuse en quête de financement pour sa thèse. Si l'objet de la recherche scientifique est de produire de la technologie et réaliser des profits, rien d'étonnant à ce que les jeunes se détournent de ces carrières, longues et difficiles, pour aller directement au but. Le commerce ou la finance internationale nécessitent des études moins longues, et… assurent de bien meilleures perspectives professionnelles et financières !

    La science, apprentissage de la précarité

    Devenir chercheur est un parcours long, sinueux et souvent bien mal pavé. D'abord un Master (bac +5), puis une thèse (bac +8), le candidat enchaîne ensuite les contrats précaires (Postdoc, ATER, CDD…) pour cumuler ce qu'il faut d'expérience, de publications et de relations pour briguer une place dans un laboratoire. Avec des allocations de recherche (pour la thèse) distribuées en France à moins d'un doctorant sur 5 et oscillant autour du SMIC, la thèse n'est pas un exercice de tout repos. D'autant que de nombreux financements s'apparentent plus à du travail non déclaré, dépourvus de cotisations sociales, retraites ou chômage. Une situation qui toucherait 10 000 doctorants aujourd'hui, selon la Confédération des jeunes chercheurs (CJC).
    Après avoir soutenu sa thèse, le " jeune " chercheur (qui approche généralement la trentaine) passe d'un laboratoire et d'un contrat à l'autre. " Quelle jeune personne raisonnable fera chez nous le choix de s'engager dans les métiers de la recherche, quand sa seule perspective sera d'enchaîner les contrats courts, sous-payés, dans des laboratoires paupérisés, avant d'espérer accéder enfin à un CDI à l'âge de 40 ans ? Et en cas d'échec, les portes de l'industrie lui seront également fermées à cause de son âge ", dénonce la CJC. Sans compter les fréquents déménagements, qui relèguent aux calendes grecques la possibilité de fonder une famille. Si le rapport " Rocard " note bien le désintérêt des jeunes filles pour les carrières scientifiques (seulement 31% des bac +5 dans des disciplines scientifiques) et le justifie (encore !) par une pédagogie ne favorisant pas la participation des filles et le développement de leur confiance en elles, il oublie largement l'essentiel : comment concilier une situation précaire, financièrement et géographiquement jusqu'à 40 ans, et incertaine ensuite, avec une vie de famille ?

    Entre nanos et OGM

    Le rapport laisse aussi de côté un constat majeur : les développements scientifiques et techniques n'apportent pas que du "progrès" et engendrent aussi des risques écologiques, sanitaires ou sociétaux. Si les sciences n'attirent pas, c'est aussi que leurs finalités débouchent sur des pratiques " hasardeuses " et que le manque de contrôle sous couvert du nécessaire développement technologique n'incite pas les jeunes à s'engager dans cette voie dont ils perçoivent les dérives possibles. La science, qui a longtemps tiré sa notoriété des lumières qu'elle apportait pour comprendre et maîtriser un monde imprévisible, change de visage lorsque la technoscience nous propulse dans un monde incertain. Comprendre les mystères de la vie est une chose, modifier les gènes ou la matière et transformer le monde en est une autre. D'autant que ces transformations sont entre les mains de lobbies laissant peu de prise au citoyen. Finalement, ce désintérêt pour les sciences n'est-il pas aussi un moyen pour lui de signifier son désaccord avec une technoscience sauvage qui échappe à son pouvoir décisionnaire et dont il perçoit les risques autour de lui ?

    Si expliquer la perte d'engouement pour les disciplines scientifiques par la seule faiblesse de la pédagogie classique est un peu court, le rapport " Rocard " propose néanmoins une profonde remise en question des méthodes pédagogiques et balise des chemins qui laissent à l'élève la possibilité d'éveiller sa curiosité, de construire par lui-même ses connaissances et d'élaborer un questionnement pertinent. Observation, intellectualisation, élaboration d'une théorie, cette démarche n'est pas sans rappeler celle du chercheur. L'idée n'est pas nouvelle, et des muséologues cherchent à reproduire dans le musée un cheminement de découverte identique à celui emprunté par le chercheur lui-même. Cependant, " arriver a créer une telle interaction qui amène le visiteur à vivre la démarche scientifique est un des grands défis de la muséographie scientifique, rarement relevé ", explique Jorge Wagensberg, directeur du Musée de la science de la fondation La Caixa à Barcelone. Favoriser cette approche dans l'enseignement est sans doute un objectif louable, mais miser dessus pour relancer auprès d'un jeune public l'attrait pour les sciences semble aussi largement insuffisant.

    Consulter le rapport de la CE sur le web :
    http://ec.europa.eu/research/science-society/document_library/pdf_06/report-rocard-on-science-education_en.pdf


    Convergences des technologies : pour quoi faire ?

    Brice Laurent*

    Les 14 et 15 mai avait lieu à Vienne une conférence consacrée aux technologies convergentes. Cet événement était organisé par le projet " Knowledge NBIC "(1), financé par le 6ème programme cadre européen. Plusieurs institutions européennes de recherche participent à ce projet, qui s'intéresse aux implications sociales du domaine NBIC, aux caractéristiques de la production de connaissances et à d'éventuelles oppositions sociales. La conférence de Vienne rassemblait des participants d'Europe et d'Amérique. Elle a permis de soulever certaines questions qui sont aujourd'hui centrales pour les chercheurs en sciences sociales intéressés par la convergence des technologies, en particulier sur les méthodes susceptibles d'être employées.

    L'interrogation sur la nature de la convergence

    La nature de la convergence des technologies est un objet d'interrogation pour l'ensemble des participants. Quels sont les liens entre le discours de promotion des technologies convergentes et les évolutions des pratiques de recherche scientifique et technologique ? L'importance des financements publics est-elle révélatrice de tendances profondes ou bien est-ce une stratégie pour assurer un soutien à des projets de recherche dans la continuité de travaux antérieurs ? L'étude des implications éventuelles de la convergence des technologies est inséparable de ces questions liées à la nature de la convergence.
    Par ailleurs, le choix de la convergence comme objet d'étude est porteur d'un positionnement normatif dans la mesure où ce choix peut contribuer à la légitimer comme objet pour l'action publique. Dans un contexte où les chercheurs en sciences sociales reçoivent des financements pour explorer les implications sociales des technologies émergentes, il est important que la recherche en science sociale ne serve pas à légitimer un discours centré autour d'un certain déterminisme technologique, mais soit capable au contraire de s'interroger en permanence sur la nature de l'objet qu'elle étudie ainsi que sur son propre rôle normatif.
    Ces questionnements sur la nature de la convergence sont présents dans tous les travaux présentés au cours de la conférence. La plupart d'entre eux choisissent parmi trois types d'approche méthodologique.

    Trois approches
    Pour étudier la convergence des nanotechnologies, trois dimensions peuvent être abordées :
    - Dans la lignée de l'étude des " programmes métaphysiques " selon l'expression employée par Jean-Pierre Dupuy, il s'agit de s'intéresser aux documents d'orientation de la politique scientifique (en premier lieu les rapports américains et européens) et d'identifier les évolutions dans les cadrages des priorités de recherche.
    - l'investigation empirique de projets scientifiques particuliers permet d'explorer les évolutions des pratiques des chercheurs (si elles existent), l'interdisciplinarité de la recherche dans le domaine des NBIC, ou encore les stratégies mises en œuvre par les laboratoires pour intégrer des connaissances nouvelles. Ce type de recherche permet de fournir une description contrastée des pratiques scientifiques.
    - Enfin l'analyse des descriptions de la convergence des technologies est une autre méthode possible. Il s'agit par exemple d'étudier la façon par laquelle les médias rendent compte des développements technologiques, mais aussi les différentes visions de la convergence des technologies qui s'opposent lors de controverses publiques liées aux développements scientifiques. L'objectif est ici de reprendre les catégories des acteurs (y compris scientifiques) pour explorer les différentes significations de la convergence des technologies.

    Perspectives
    La plupart des présentations faites au cours du colloque de Vienne se répartissent entre ces trois groupes. Malheureusement peu de connexions sont faites entre ces niveaux d'analyse. Le tableau général des études sociales des technologies convergentes apparaît encore fragmenté, et bien souvent manquant de matériaux empiriques. La faiblesse de l'articulation entre ces différents niveaux d'étude limite les possibilités d'intervention politique. Cette dimension était peu présente à Vienne, elle est cependant essentielle pour assurer la pertinence des travaux de sciences sociales pour la société toute entière.

    Considérons par exemple un thème récurrent au cours de la conférence, l'amélioration des performances humaines. Ce thème est central dans le discours américain de la convergence des technologies ; l'idéologie sous-tendant ce discours est évoquée, ainsi que les différences d'approches en Europe et aux Etats-Unis (la différence entre les approches " engineering for the mind " en Europe et " engineering of the mind " aux Etats-Unis est plusieurs fois soulignée). D'autres travaux montrent l'existence de pratiques de coopération nouvelles dans certains laboratoires. Enfin on apprend que des mouvements d'opposition existent. Ces éclairages sur l'amélioration des performances humaines sont certainement nécessaires, mais ne suffisent pas à assurer que les futurs systèmes socio-technologiques seront mis en place de façon démocratique.

    Une difficulté à surmonter aujourd’hui pour les sciences sociales travaillant sur la convergence des technologies est certainement la tension entre la position (liée en partie aux financements des projets) au cœur du discours de la convergence et les attitudes réflexives et critiques qui permettent d’interroger le discours de la convergence. Ainsi les travaux des sciences sociales peuvent-ils ou bien contribuer à légitimer un discours déterministe annonçant la convergence des technologies, ou bien au contraire tomber dans la paralysie politique en ne dépassant pas la position critique (qui consiste par exemple à montrer que le discours de la convergence n’est pas lié aux pratiques scientifiques observées). Une des pistes pour dépasser cette tension est l’investigation des dispositifs institutionnels existants et des aménagements envisageables ou en cours d’expérimentation. C’est en se penchant sur les institutions existantes ou à construire que les sciences sociales pourront contribuer à assurer un développement technologique réflexif et délibératif.

    *Brice Laurent est élève-ingénieur à l'École des Mines. Il est membre de VivAgora


    (1) www.converging-technologies.org/ On trouvera sur le site le programme ainsi que quelques informations sur les présentations faites. La conférence donnera lieu à une publication dans le courant de l'année 2008.


    Pour ou contre la vaccination : une "Enquête participative" pour se construire une opinion

    Jean-Luc Martin-Lagardette*

    Agoravox - site internet fonctionnant comme média citoyen - et le journaliste Jean-Luc Martin-Lagardette ont lancé un nouveau concept journalistique appelé " Enquête participative ". Il s'agit d'associer la liberté et la diversité de contributeurs citoyens qui s'expriment sur Agoravox avec les compétences et exigences du journaliste pour bâtir un " point de vue équilibré ". La première expérience de ce type vient de s'achever sur le thème de la vaccination. Jean Luc Martin-Lagardette nous donne ici les résultats (et nous précise la méthode en encadré).

    Depuis début 2007, tout refus de vaccination est passible de six mois de prison et 3 750 € d'amende. La mesure vient renforcer les antagonismes entre pour et contre. Après enquête, la vaccination n'apparaît pas comme cet empoisonnement généralisé dont certains l'accusent, ni comme aussi inefficace qu'ils le prétendent. Le discours virulent de certains opposants à la vaccination rend leur message quasi inaudible par la société. Ne voyant dans les vaccins que des agressions, ils dramatisent le débat, ce qui ne facilite pas la recherche de la vérité par tous ceux qui s'interrogent sincèrement. Précisons cependant que les contradicteurs ne sont ni des sectes (comme on veut le faire croire), ni des opposants systématiques mais généralement des personnes qui souffrent et qui se positionnent essentiellement pour la liberté de choix.
    Inversement, la vaccination n'est pas un acte aussi anodin que veut bien le dire la communication des autorités et l'information des "grands" médias. En effet, non seulement les effets secondaires sont minimisés, voire tout simplement niés, dans cette communication, mais il s'avère également qu'ils sont dans la pratique très insuffisamment recensés. De même, contrairement à ce qui est proclamé, la vaccination n'est pas le seul moyen de lutter efficacement contre les maladies infectieuses. Son rôle dans la baisse ou la disparition de maladies est, lui, survalorisé.
    Les autorités et les médias prennent généralement les Français pour des enfants immatures et irresponsables, à qui on refuse l'information contradictoire sur le sujet : il faut "sensibiliser" plutôt qu'informer pour éviter à tout prix les interrogations et les réticences vis-à-vis de la vaccination. Pour "protéger la collectivité", il faut diaboliser ceux qui doutent et embastiller ceux qui refusent.
    Or, cette attitude dogmatique, paternaliste et militaire, quasi unique au monde, produit directement, à notre avis, l'effet inverse au but poursuivi : elle déstabilise et radicalise ceux qui souffrent des effets indésirables des vaccins et augmente la méfiance dans la population qui devient dès lors perméable aux propos parfois extrémistes répandus hors des circuits officiels. Cette attitude coercitive nous paraît donc injustifiée.
    Notre conclusion : la liberté de vaccination devrait être laissée aux parents, dans des conditions de lucidité et de responsabilité à définir. De même, la perspective d'un dialogue loyal, rigoureux, transparent, contradictoire et arbitré de façon impartiale, basé sur une grande enquête scientifique indépendante, détendrait certainement les acteurs de cette controverse et nous permettrait d'y voir plus clair. Cela donnerait par la suite plus de légitimité et de force aux décisions des autorités. Et rassurerait nombre de parents soucieux de la santé de leurs enfants et qui ne veulent pas les engager malgré eux dans des voies qui pourraient leur être dommageables, parfois à vie.

    *Jean-Luc Martin-Lagardette est l'auteur de L'Information responsable (éd. ECLM, 2006). Il est membre de VivAgora.



    Une méthode itérative.

    Dans un premier temps, le site et le journaliste se mettent d'accord sur un sujet à traiter. Pour ce faire, ils ont exploré les multiples posts (contributions) déjà adressés par les internautes, cherchant à travers eux les thèmes ayant provoqué beaucoup de réactions et assez peu ou mal abordés par les médias traditionnels. En l'occurrence, le thème des vaccinations, sujet sensible, voire tabou et très rarement traité de façon critique, a émergé. Le journaliste a alors cherché une actualité en rapport. Or début 2007, une loi a été promulguée, condamnant à six mois de prison et 3 750 euros d'amende tous les refus de vaccinations obligatoires.
    Dans un premier temps, une présentation des enjeux a été rédigée par le journaliste et publiée sur Agoravox. Ensuite, les internautes ont réagi. Le journaliste, après avoir analysé ces réactions, a élaboré une quinzaine de questions de fond ou factuelles, invitant les internautes à répondre.
    Il a ensuite étudié, recoupé et vérifié ces réponses. Il a complété sa connaissance du sujet par des lectures d'ouvrages, de documents et des entretiens. Au final, il a rédigé une synthèse qui sera publiée sur Agoravox le 24 septembre, synthèse à laquelle les internautes pourront encore réagir. Notons que par la suite, des compléments de synthèse pourront être apportés.

    Savoirs vivants : des logiques durables et sociales pour les sciences

    Hervé Le Crosnier*

    Plus de 300 participants issus de 20 pays ont participé aux 3emes rencontres des "Savoirs vivants" du 30 août au 1er septembre 2007 à Paris, organisées par La Fondation sciences citoyennes et le réseau international des boutiques de sciences. Ont été présentées quelques 200 expériences de participations citoyennes, de co-construction d'expertise, de " recherches coopératives appuyées sur des groupes locaux" (par exemple les paysans sélectionnant les "semences fermières" travaillant avec des biologistes de l'INRA), dans des domaines aussi divers que la santé, l'agriculture, les technologies de l'information et de la communication, les nanotechnologies… Ces pratiques visent une réciprocité : il s'agit de développer un paradigme inverse de la "recherche hélicoptère" (Syed M. Ahmed, Winconsin) dans laquelle les scientifiques arrivent dans les communautés, prennent les idées, les échantillons, les données et repartent les exploiter dans leurs universités (pour éventuellement y déposer des brevets comme dans le phénomène dit de "biopiraterie").

    Un tel engagement avec les communautés n'est pas sans mettre en danger le chercheur, comme nous a rappelé dans une émouvante communication Ignacio Chapela, de l'Université de Berkeley, qui travaillait sur le long terme avec des communautés indigènes d'Oaxaca sur l'analyse de la terre et des plantes au niveau microscopique et génétique. Quand cette communauté a pu se doter d'un système d'analyse d'ADN, et l'utiliser sur les variétés locales, on s'est aperçu que des gènes modifiés étaient présents dans les maïs... au lieu même où cette céréale est née et a été cultivée et sélectionnée durant des millénaires. Ce qui a grandement fâché l'industrie, et fait connaître au chercheur la puissance de leur force de blocage et de sanction(1).
    Cet exemple et bien d'autres, relance la question de la protection scientifique et juridique des "lanceurs d'alerte" qui devient un élément essentiel d'une nouvelle politique scientifique(2).
    Car la recherche participative est aussi un moyen d'organiser un nouveau "contrat de recherche", face à la tendance réductionniste et calculatoire des programmes de recherche actuels. Les méthodes et conceptions de la science ont été bouleversées avec les modes d'évaluation et de financement de la recherche. Dans la stratégie européenne dite "de Lisbonne", la "société du savoir" développe les recherches qui favorisent la "compétitivité", en oubliant l'étude des impacts sur la santé, la durabilité et la compréhension sociale.

    Helen Wallace, de Genewatch (http://genewatch.org), montre entre autre que cette dynamique pousse à la création du secteur de recherche des "Nutrigenomics", avec l'idée que les aliments doivent être adaptés aux caractères génétiques des individus. Une telle conception fait disparaître à la fois la clinique médicale, et la notion de symptôme, pour renvoyer à des dispositions individuelles... et donner des médicaments "personnalisés" à des gens en bonne santé... qui représentent un marché plus solvable.
    Pour Angelika Hilbeck de Zurich (impliquée dans la lutte contre le bioterrorisme) le nouveau défi de la recherche est bien "d'organiser un financement pour favoriser les biens publics" La privatisation du savoir se traduit par deux coins plantés dans la recherche publique : "ce que nous savons ne peut pas être partagé (pas de publication car financement privé) et ce que nous craignons ne peut pas être recherché (pas de financement)".

    Traditionnellement, le "transfert de technologie" se fait des universités en direction du secteur marchand. Ce fut donc très intéressant de voir la DG "développement durable" de la Commission européenne lancer une nouvelle appellation: "research for the benefit of special groups", avec deux branches, l'une pour les entreprises, l'autre pour la société civile. De même, la proposition de la Région Ile-de-France, qui commence à être imitée, d'initier des PICRI, (Partenariat Institutions Citoyens pour la Recherche et pour l'Innovation)(3).

    En clôture de la conférence, Gus Massiah de l'ONG CRID (Centre de recherche et d'information pour le développement) a annoncé la préparation, dans le cadre du prochain "Forum social mondial" qui se déroulera à Bélem (Brésil) en janvier 2009, d'une conférence sur la science et la technique, pour développer un dialogue constructif d'une science coopérative, ouverte sur les problèmes de la société et associée aux mouvements citoyens. Un appel est en cours de rédaction (ouverte) et sera proposé à signature à la mi-septembre avant d'être rendu public fin octobre, le temps de trouver des relais sur tous les continents et suivant plusieurs choix et orientations, dans la tradition des forums sociaux. Une liste de discussion a été ouverte pour que chacun puisse contribuer(4). Quand la demande des communautés en analyses, études, rapports, formation populaire et outils techniques rencontre l'offre d'une science ouverte, participative, la "société de la connaissance" prend un tour nouveau, réellement ancrée dans le savoir partagé.

    (1) Voir la saga complète dans deux articles : The sad saga of Ignacio Chapela, John Ross http://www.theava.com/04/0218-chapela.html, " Tuez le messager ", traduction d'un article de Justin Gerdes, Mother Jones, http://www.france.attac.org/spip.php?article231
    (2) Voir Alertes santé, par André Cicolella et Dorothée Benoit Browaeys, Fayard 2005
    (3) http://www.picri.fr
    (4) http://le-forum.net/wws/info/wsf-fsm-st

    *Hervé Le Crosnier est membre de Vecam



    Projets et gouvernance partagés

    "Trustnet in action" : vers une gouvernance inclusive des "activités à risque"

    Gilles Hériard Dubreuil et Stéphane Baudé*

    La construction de choix collectifs autour des activités porteuses de risques ou d'impacts pour l'homme ou l'environnement est confrontée, depuis plusieurs dizaines d'années, à des difficultés croissantes et a été marquée par plusieurs crises majeures (crises alimentaires, sanitaires, accidents technologiques, pollutions environnementales, …). Il en est de même pour le développement de nouvelles technologies (OGM, nanotechnologies, …), qui suscite des préoccupations croissantes au sein de la société.

    Des évolutions vers de nouvelles formes de coordination ou de gouvernance de ces activités sont observées en Europe. Elles s'appuient sur l'engagement durable d'acteurs de la société civile dans les délibérations et les décisions concernant des questions techniques et sociétales complexes. Ces nouvelles formes de gouvernance permettent d'articuler de façon efficace la participation citoyenne avec les formes existantes de représentation démocratique et contribuent à améliorer la qualité des processus de décision et de leur mise en œuvre.
    Ces évolutions sont décrites dans le rapport final du projet de recherche européen TRUSTNET IN ACTION(1), rendu public le 25 juin 2007. Ce rapport s'adresse aux acteurs publics et privés concernés par des activités porteuses de risques pour l'homme et pour l'environnement : élus locaux, régionaux, nationaux et européens, autorités publiques, militants associatifs, dirigeants d'entreprises, experts, chercheurs, …
    Il propose :
    - Une analyse des changements observés vers des modes de gouvernance démocratiques de ces activités ainsi qu'un ensemble de conditions favorisant cette évolution qui reste encore fragile et dont la durabilité n'est pas encore assurée ;
    - Un nouveau modèle de gouvernance "inclusive" permettant une contribution active et durable des acteurs de la société civile et les citoyens dans des processus de décision ouverts à la participation ;
    - Des méthodes pragmatiques, les "enquêtes coopératives", permettant d'engager concrètement des processus de changement en direction d'une gouvernance inclusive durable.

    (1) Le projet TRUSTNET IN ACTION (2003-2006) a été soutenu par la Commission Européenne dans le cadre de son 6ème programme-cadre de recherche. Le rapport est disponible sur le site web du projet : http://www.trustnetinaction.com

    *Gilles Hériard Dubreuil est Directeur de Mutadis Consultants et Coordinateur du projet TRUSTNET IN ACTION. Stéphane Baudé est ingénieur et consultant chez Mutadis.


    NanoCitizens : pour une veille publique engagée

    Dorothée Benoit Browaeys

    Le rapport final "Democratic technologies ?" publié le 26 juin 2007 par le groupe NEG (Nano Engagement Group) s'est attaché à examiner les moyens, méthodes et surtout résultats concrets de 17 processus participatifs sur les nanotechnologies, réalisés dans le monde. L'introduction par le physicien britannique Richard Jones, auteur du livre et du blog "Soft machines" (http://www.softmachines.org/wordpress) est claire : "Ce qui est le moins discuté en matière de nanotechnologies est le fait que ces recherches sont orientées vers des objectifs. Et donc il est légitime de s'interroger ensemble sur ces buts. Le projet d'engagement public (NEG) est de créer un échange réciproque (two way dialogue) au sujet de ces projets, avec l'envie de confirmer que les buts de l'entreprise scientifique sont étroitement alignés sur les valeurs de la société".
    Ce point complexe et essentiel (mais aussi tabou) est donc ouvert. Sans doute est-il dans la ligne de mire de la Consultation européenne pour définir un Code de conduite (et ses principes) pour une recherche - et c'est justement le monde de la recherche qui est ciblé - responsable en matière de nanosciences et nanotechnologies. Cette consultation lancée le juillet 2007 par Philippe Galiay de la division Sciences, économie et société à la DG recherche (à laquelle VivAgora a participé - http://ec.europa.eu/sinapse/sinapse/index.cfm) permettra sans doute d'identifier les mesures contraignantes pour accroître la responsabilisation des acteurs. Ces obligations peuvent être très simples : il est en effet anormal, par exemple, que des industriels soient en mesure de refuser d'expliquer leurs activités s'ils sont sollicités par le Parlement (ce fut le cas en France lors des auditions organisées par l'OPECST, le 7 novembre 2006) ou lors de questionnaires d'Agence d'expertises (voir Le Monde du 13 septembre 2007). Cette situation est hors la loi en Allemagne qui oblige les entreprises à donner ces informations.

    Face à l'obligation de mettre en œuvre le principe de précaution, le temps est venu - à l'aide de concertations et de processus de co-construction de l'innovation - de s'atteler à trois résolutions :
    - progresser dans la législation : les produits sont-ils considérés comme équivalent substantiellement ? quelles normes obligent à vérifier l'innocuité des produits ?
    - définir les régulations : quelles logiques veut-on privilégier ? Quel arbitrage des intérêts (bénéfices/risques pour qui) ?
    - s'équiper d'outils pour une gouvernance inclusive : quelles voix de la société civile dans les conseils stratégiques ou de pilotage ?

    Les études de cas, disséquant les étapes d'innovation et les logiques des acteurs sont un bon moyen pour repérer les dysfonctionnements et les manques. Le NanoForum, organisé par le CNAM, sous commande du comité interministériel nano, devrait soutenir cette clarification. Encore faut-il que l'on sorte du travers d'une relecture strictement technique des innovations. Encore faut-il pouvoir compter sur des témoignages historiques, des analyses sociétales pour permettre une vision juste et réelle des milieux concernés (il n'y a pas de science hors sol), des pratiques et les logiques d'acteurs.
    Le Conseil d'analyse stratégique (CAS - http://www.strategie.gouv.fr/) a publié récemment deux dossiers importants, l'un sur les nanotechnologies (note de veille n°64 du 26 juin 07) l'autre sur le débat public (note de veille n°71 du 5 sept 07). Ce dernier reste ambigu sur le rôle des interactions avec les citoyens : il parle de compléter des savoirs (knowledge gap) ou des perceptions (perception gap) entre experts et citoyens. Si le concept d'évaluation participative développé est intéressant, il ne peut suffire.
    Une garantie pour sortir du carcan de la "technostructure" est d'impliquer les "acteurs du dehors". L'inclusion des groupes locaux ou constitués de la société civile (associations, syndicats, organisations diverses) est un passage obligé pour questionner les pratiques. Encore faut-il soutenir la montée en compétences et en influence de ces acteurs. Le collectif NanoCitizens porte cet enjeu. Ce dernier rassemble toutes les organisations de la société civile (ONG, syndicats…) qui veulent mettre en commun leur compétence pour réaliser une veille sur les enjeux sanitaires, sociaux et éthiques des nanotechnologies.



    Tribune libre

    Changement des pratiques sociales pour une innovation responsable

    Rodolphe Vidal*

    S'il est un secteur d'activité au cœur des tensions société/marché, technologie/société, c'est bien l'assurance (de biens, de personnes, santé, patrimoine, retraites,…). C'est un des secteurs économiques, et plus globalement les services financiers, qui présente une surface de contact et d'interaction la plus grande avec la société, alors même que la financiarisation de l'économie est une évolution importante et non neutre. En résulte certainement un rôle spécifique pour une transition vers une société économiquement, socialement et écologiquement soutenable, en tous cas des enjeux éthiques et de responsabilité sociétale importants.
    Face à ces enjeux, ce secteur montre déjà des signes positifs : développement de l'Investissement Socialement Responsable, du " VC4SD " (Venture Capital for Sustainable Development "), de codes de bonne conduite (collectifs et individuels) et de guides lines de développement durable (" Equator Principles ", ...). Ce rôle et cette responsabilité spécifique au regard d'enjeux et d'objectifs de soutenabilité sont reconnus par les institutions (Banque Mondiale, ...). Le secteur de la finance développe un partenariat avec le programme des Nations Unies pour l'environnement, l'initiative "UNEP FI", et profite des travaux de nombreuses associations professionnelles (EUROSIF, ...). Des sociétés d'assurances développent pour leur compte des processus d'expertise sur des enjeux d'usages des technologies, auxquelles elles associent parfois des parties-prenantes plus larges, " non traditionnelles " (au-delà des clients, fournisseurs, régulateurs,…). Elles commencent également à associer ces parties-prenantes dans leurs processus de reddition vers la société, avec le reporting des performances sociétales ou le rating sociétal des services. Plus traditionnellement, les instances de gouvernance des sociétés gérant des fonds d'investissement font appel à des personnes qualifiées issues de la société civile ou des milieux scientifiques, ce qui est aussi un moyen, limité, de représenter la société.

    Les assureurs comme fusibles et interface active d'un système fragilisé

    En face, côté demande, quels sont les résultats effectifs des pratiques des assureurs et banquiers sur nos modes de production, de consommation ? Le consommateur-citoyen est-il sensible à ces évolutions ? Et les acteurs publics ? Comment sont investis les flux financiers des systèmes de protection sociale ? Les organise-t-on pour qu'ils fassent leviers vers la soutenabilité ou plus simplement pour qu'ils préparent une situation acceptable pour les générations futures ? Les conventions sociales qui structurent ces modes de production et de consommation changent-elles à la hauteur des enjeux ? Ces quelques questions montrent le chemin à parcourir. Il est toutefois certain que par leur rôle dans la société, en intermédiation, coordination d'agents économiques, couverture de risques, promotion de démarches de prévention, orientation des capitaux, " sélection " de projets et d'innovations, les entreprises du secteur finance/assurance ont à leur portée de nombreux leviers pour contribuer à une économie et une société soutenable (sans parler de leur engagement philanthropique).

    Face à ces pratiques naissantes - ces efforts réels - et aux enjeux sociétaux, sociaux ou écologiques, le sentiment est donc mitigé. Bien sûr, on comprend que le moteur de ces services financiers n'est pas " purement économique ", mais qu'il s'agit de processus sociaux et politiques, en particulier de processus de construction sociale des risques. On comprend aussi, que le marché, les offres et les pratiques de gestion des entreprises, les comportements des clients, contribuent à ce processus de construction sociale du risque, que des arrangements sont institués par le marché autant que par la loi ou l'action publique. Comme le rappelle le paléoanthropologue Pascal Picq (qui intervient auprès d'entreprises pour " ouvrir " les idées et les représentations) au sujet des mécanismes de l'évolution, les choses se passent un peu comme au pays de la Reine rouge dans Alice au pays des merveilles, le paysage bouge quand Alice se déplace : les espèces n'évoluent pas de façon isolée, mais dans une coévolution avec les autres éléments de l'écosystème. En économie, sur ces questions d'innovation et de soutenabilité, une approche évolutionniste socioéconomique, " Ecological Economics ", dit à peu près la même chose. Mais la temporalité des " retours rapides " sur investissement diffère du monde vivant : les structures, les hiérarchies, les contraintes organisationnelles, les représentations, les valeurs jouent leurs rôles et les acteurs expriment des volontés et des visions du monde, mais l'on constate que le plus souvent, ce sont les logiques financières, à court termes, qui l'emportent.

    Aujourd'hui, face à des enjeux complexes qui prennent un tour nouveau, le marché, même si c'est une efficace machine à innover, reste aveugle. Il ne peut, n'a pas vocation ni la légitimité, à produire seul les règles éthiques nécessaires à la vision d'un " vivre ensemble " futur, désirable et soutenable. Soit directement par ses productions qui s'imposent dans le réel et déterminent (de façon combinatoire) des usages, soit en établissant une méta-norme éthique implicite. Malheureusement, les régulations publiques ne sont plus adéquates, paraissent dépassées et les cadres juridiques semblent inadaptés (droit de la propriété intellectuelle / industrielle versus enjeux de l'innovation sur le vivant par exemple). Le travail politique doit progresser, se renouveler face aux dynamiques marchandes et industrielles. On peut parfois avoir le sentiment d'une sorte d'hybris collective, la mécanique semblant folle et les problèmes nous échapper, les " effets contre-productifs " dépasser les effets positifs. Mais quelle autre solution que " faire avec " les moteurs en marche, si puissants, en particulier le marché et l'innovation ? La question est comment.

    Vers une innovation partagée et responsable

    Il s'agirait alors d'une innovation responsable, ce qui, compte tenu de la façon dont émergent les innovations scientifiques, semble difficile. Il est donc certainement nécessaire de repenser les termes de la situation. Quatre composantes peuvent définir le cadre d'une innovation responsable, répondant aux enjeux sociétaux :

    1. Reconnaître la nature collective des problèmes. On n'a pas à faire à des situations " distributives " (ni même de distribution de risques) dans lesquelles il y aurait des ressources à distribuer indépendamment de leurs conditions de production et de leurs conséquences sociétales ; ni à des situations d'imputabilité simple, avec d'un côté des " coupables " identifiés, des agents à l'origine de causalités sur lesquelles il faut agir, par contrainte, contrôle ou incitation, et de l'autre côté des " victimes " qu'il faudrait compenser ou qui pourrait au contraire payer pour éviter des nuisances. La question de la soutenabilité des innovations ne correspondent pas à ce que les économistes appellent des " externalités ", mais à des problèmes collectifs plus complexes, par exemple du type de la " Tragédie des biens communs " décrite par l'écologiste américain Garret Hardin.
    2. Mobiliser les enjeux et valeurs éthiques. Au-delà de la production et de l'allocation de biens et services, de l'implication de choix technologiques, de la mise en œuvre de connaissances scientifiques dans des techniques et des produits, il faut reconnaître et faire place de façon opérationnelle à l'implication de valeurs et d'enjeux éthiques. Cette étape correspond à la nécessaire reconnaissance des limites éthiques de l'ordre marchand, mais aussi des régulations administratives. Elle ouvre sur la nécessité procédurale de la réflexion éthique.
    3. Composer avec les diverses logiques d'acteurs tous légitimes. Des ordres de légitimité différents ou des " sphères " plurielles (M. Walzer, " Sphères de justice "), sont à prendre en compte, à articuler, à confronter, à faire dialoguer, sans que l'une d'elle (la connaissance scientifique dans son usage social de l'expertise ou l'efficacité économique par exemple) ne puisse détenir seule les clés du problème. Des connaissances et des expertises différentes sont à partager et coordonner. On ne " gère " pas la pollution ou le stock d'une espèce, pour prendre des exemples environnementaux, mais les processus socioéconomique qui produisent, subissent, interagissent avec le stock de poisson ou la pollution, avec les communautés d'acteurs impliqués. Bruno Latour a développé la nécessité de " faire société " dans son dernier livre " Changer de société " (La Découverte 2006).
    4. Organiser les pratiques permanentes de co-construction des projets. Des processus récurrents de gouvernance, argumentatifs, délibératifs, sont nécessaires en lien avec l'action, au cœur des processus socioéconomiques de production et d'usage. Ils concernent en particulier l'innovation.

    La tâche est difficile, mais des contraintes peuvent s'avérer des ressources. En effet, cette innovation responsable doit faire avec un arrière-fond en mutation, en l'absence d'appuis disparus : une " solidarité organique " qui se délite (et plus de " solidarité mécanique ") ; plus de sens évident de l'Histoire vers le progrès ; une science qui ne produit plus seulement des faits objectifs qui coupent court au débat mais des incertitudes qui l'alimentent ; une nature, humaine (anthropologique) et écologique qui réinvestit la société avec de nouveaux objets politiques et de gestion socioéconomique (climat, biodiversité, pollutions chroniques à faibles doses, technologies médicales,…) ; la preuve, par la globalisation et l'émergence de certains pays, de la déconnection possible entre les valeurs occidentales et la maîtrise de la technique ; des " décideurs ", des porteurs d'intérêts, qui ne partagent pas toujours obligatoirement l'idéal d'une rationalité démocratique orientée vers le consensus ou l'accord. C'est donc également au niveau des fondements des valeurs et des positions que doivent opérer les processus de concertation et la confrontation des logiques d'acteurs, et ne pas se situer d'emblée et pour ne pas en sortir, dans des cadres définis à l'avance par les modèles d'action dominants. C'est dans ces domaines aussi qu'il faut être innovant !

    *Rodolphe Vidal est ingénieur de recherche à la chaire entrepreneuriat social de l'ESSEC, doctorant au C3ED, UVSQ. Il est membre de VivAgora.



    VivAgora in ViVo

    VivAgora dans le "Grenelle"

    Dans le cadre du Grenelle de l'environnement, VivAgora a été invitée par la Ligue Roc (membre de FNE) a rejoindre le Groupe de travail dédié à la santé environnementale (GT3).
    Nous rappelons qu'il existe six groupes de travail avec pour thèmes :
    - GT1 : Lutter contre les changements climatiques et maîtriser la demande d'énergie
    - GT2 : préserver la biodiversité et les ressources naturelles
    - GT3 : instaurer un environnement respectueux de la santé
    - GT4 : adapter des modes de production et de consommation durables
    - GT5 : construire une démocratie écologique
    - GT6 : promouvoir des modes de développement écologiques favorables à l'emploi et à la compétitivité.
    Chaque groupe comporte une cinquantaine de personnes appartenant à 5 collèges différents ( ONG, Etat, Salariés, employeurs, collectivités territoriales) et personnes morales associées. Après quatre réunions de six heures chacune, chacun va produire une liste de propositions.

    VivAgora a élaboré des principes fondateurs pour le GT3 qui ont été présentés par Yorghos Remvikos, vice-président de VivAgora, le 19 juillet dernier.

    Des principes forts pour une révolution des pratiques sanitaires et environnementales

    Nul ne penserait contester aujourd'hui la réalité de la crise écologique et ses répercussions sur la santé. Cependant, son ampleur et les conséquences qu'il faudrait tirer font clairement débat. Face à des décisions importantes, les déclarations concernant la nécessité de faire le point sur nos connaissances actuelles doivent être analysées avec prudence.

    VIVAGORA propose que quatre points soient affirmés comme transversaux à l'ensemble des travaux du GT3. Ils devraient être consacrés comme faisant partie d'un cadre, que chaque mesure proposée soit éventuellement examinée au regard de ces points.

    L'affirmation du principe de justice environnementale : Si nous avons besoin de conforter nos décisions sur la base de données scientifiques "objectives", il ne faut pas oublier que celles-ci engagent aussi des valeurs fortes. Dans ce sens, le principe de justice environnementale, qui vient une fois de plus des Etats-Unis, doit être considéré comme un impératif. En effet, il doit être garanti que toute mesure proposée (ceci n'est pas limité à la santé environnementale) ne doit pas être génératrice d'inégalités ; disparités territoriales, mesures bénéficiant à ceux qui ont les moyens…

    Apprendre à gérer les décisions en situation incertaine : Une analyse minutieuse de certains débats récents (l'évolution des discussions sur le changement climatique est un exemple, mais on pourrait aussi citer le domaine de l'amiante) montre la difficulté de prendre en compte les incertitudes scientifiques. Dans le cadre de la gestion du risque, notre incapacité à mettre en évidence le lien entre une exposition et le développement d'une pathologie est assimilée à une absence de risque. Ainsi, l'absence de certitudes scientifiques a toujours conduit à l'attentisme (d'où l'allusion à l'amiante). Compte tenu de la complexité des problèmes auxquels nous devons faire face, il est important que nous développions des procédures pour prendre des décisions, malgré les incertitudes et sans attendre, pour que le doute ne bénéficie pas à l'indécision. Ceci n'est qu'une autre façon de formuler le principe de précaution, auquel il faut donner une portée plus opérationnelle.

    L'épidémie des maladies chroniques et ses conséquences : Malgré la transition épidémiologique dans les dernières décennies, associée à des risques de développement de pathologies chroniques, nos approches sont toujours fondées sur des modèles simples (simplistes ?) : exposition à un facteur unique -> pathologie unique. Il nous faut affirmer clairement que les maladies chroniques, dont l'incidence est en augmentation, cancers, allergies, troubles cardiorespiratoires, sont multifactorielles (plusieurs causes possibles) et que celles-ci surviennent dans un contexte de multi-expositions. En conséquence, nos méthodes et outils historiques ne sont absolument pas adaptés à l'étude de ces risques. Il nous faut élaborer un nouveau cadre conceptuel et une méthodologie différente.

    Chercher l'information la plus pertinente : Historiquement, l'approche qui a été privilégiée pour l'étude de l'exposition a été celle des milieux (milieu professionnel, air ambiant ou intérieur). Ceci se justifie pour des raisons pratiques. Il ne faut pas pour autant négliger ses limitations. En effet, toute indéfinition dans la mesure de l'exposition affaiblit la relation de causalité que nous essayons d'établir. Il est donc impératif d'introduire aussi une approche par population en utilisant par exemple des mesures de l'exposition individuelle. Ceci signifie également des modifications de notre système de surveillance. Etant donné les difficultés méthodologiques et les coûts engendrés, il ne s'agit pas de passer d'un extrême à l'autre. Il y a un juste milieu à trouver.


    VivAgora propose une mesure phare instaurant le suivi d'imprégnation des populations par les substances toxiques est proposée par VivAgora.

    Demande de mise en place par l'INVS (Institut de veille sanitaire) d'un processus permanent de relevé systématique de biomarqueurs de l'exposition de la population à des toxiques environnementaux

    Contexte
    Le lien entre la toxicité des substances (études toxicologiques) et les impacts sanitaires (études épidémiologiques) ne peut se faire que grâce au développement de l'expologie. Cette approche qui pourrait devenir une " discipline à part entière " (mentionnée depuis cette année dans le dictionnaire Robert) vise à considérer et mesurer l'exposition des populations et plus précisément des individus(1). Celle-ci est loin d'être triviale et nécessite le développement de méthodes analytiques et le choix des marqueurs ainsi que la mise en place de stratégies de mesures d'envergure. Rappelons qu'en santé environnementale les études les plus fréquemment mises en œuvre sont de type "écologique", c'est-à-dire que l'assignation à un groupe d'exposition est basée sur la proximité à une source d'émission(2), plutôt qu'à la mesure de l'exposition elle-même. Cette indéfinition de l'exposition s'apparente plutôt à ce qui est appelé en épidémiologie des erreurs non différentielles qui réduisent la puissance de l'étude, en ramenant le risque vers la neutralité (pas de lien entre l'exposition et le développement d'une maladie). C'est pour cette raison que le "biomonitoring "(3) est souvent proposé comme une nécessité.

    Un exemple à suivre, celui du Centre de contrôle des maladies d'Atlanta
    Ainsi nous demandons la mise en œuvre d'une collecte systématique de données de biomarqueurs à l'échelle de la population française. Il s'agirait d'une étude d'imprégnation de masse, susceptible de nous renseigner sur le niveau d'exposition générale, substance par substance. Le but principal serait de situer l'intervalle de concentration des biomarqueurs (les témoins de l'exposition) et de les comparer aux concentrations connues pour être corrélées avec des manifestations pathologiques.

    Cette proposition s'inspire de l'étude conduite depuis plus de dix ans par le Center of Disease Control (CDC) d'Atlanta (qui présente quelques similitudes avec l'InVS), aux Etats Unis. Il s'agit de la plus grande étude de ce type sur le plan mondial. Des centaines de substances : métaux, HAP, PCBs, phtalates, pesticides organochlorés ou organophosphatés, sont analysés dans le sang et l'urine d'un échantillon de la cohorte NHANES(4), représentative de la population générale. Dans l'introduction du dernier rapport, publié en 2005 (il s'agit du troisième de ce type), sont listés un certain nombre d'objectifs de santé publique auxquels le rapport est censé répondre :
    - Déterminer quelles substances pénètrent chez les Américains et à quelles concentrations,
    - Pour les substances avec un niveau de toxicité connu, de déterminer la prévalence des individus dont les concentrations dépassent ce seuil,
    - Etablir des intervalles de références utilisables dans le cadre d'études d'exposition,
    - Pouvoir évaluer l'efficacité de mesures de santé publique pour réduire l'exposition de la population,
    - Déterminer si certaines minorités (enfants, femmes en âge de procréation, ou autres groupes vulnérables) sont soumises à des niveaux d'exposition plus élevés,
    - Suivre au cours du temps des tendances des niveaux d'exposition de la population,
    - Définir les priorités pour la recherche des effets sanitaires.

    Impacts attendus pour la santé publique
    On peut se demander pourquoi une telle étude n'a pas encore été faite en France, compte tenu de l'importance des résultats du point de vue de la santé publique. Pour prendre un exemple, les résultats pour plusieurs substances montrent qu'une fraction substantielle (90ème ou 95ème percentile) de la population présente des concentrations corporelles dont il a été montré dans des études dédiées qu'elles pouvaient être responsables du développement de pathologies graves. Précisons toutefois, que ces résultats ne permettent pas de remonter aux individus et donc aux sources d'exposition. Ce n'est pas le but de l'étude. Bien évidemment, ce type d'étude est cher et est généralement réservé aux sous-groupes particulièrement exposés (souvent liés au milieu professionnel). Cependant, rappelons que du point de vue de la santé environnementale et de la quantification des impacts sanitaires, (la mesure de la "charge globale en maladie" pour utiliser la terminologie de l'OMS), dans les pays occidentaux, nous sommes confrontés à des situations d'exposition chronique à des faibles doses, mais qui concernent de larges populations. La proportion des individus susceptibles de développer une pathologie est faible, mais comme la population exposée est importante, le nombre de cas peut être considérable. Ce sont, sur le plan méthodologique, les situations les plus difficiles à étudier.

    Intérêt pour la gouvernance
    Après cette présentation des difficultés méthodologiques inhérentes aux études épidémiologiques en santé environnementale, il convient de s'interroger sur l'opportunité de communiquer les résultats, en particulier vis-à-vis des décideurs. En effet, l'impossibilité de démontrer un lien statistiquement significatif est systématiquement présenté comme démontrant l'absence de risque. Or cette déduction est fausse. L'incertitude est le contexte dans lequel le principe de précaution prend son sens. Elle requiert une implication de tous les acteurs concernés (les populations exposées notamment) de façon à établir collectivement une hiérarchie des priorités.
    Ainsi ces expertises n'ont pas vocation à renverser la situation du point de vue du risque potentiel. Néanmoins, elles peuvent permettre d'appréhender la complexité, les manques de connaissances et de questionner la validité méthodologique, la puissance et la pertinence de l'étude par rapport à la question posée. Ceci s'apparente à l'expression des incertitudes dans toute étude d'impacts.
    Une telle démarche ouverte et collaborative peut permettre d'éviter les crises sanitaires et les affrontements polarisés le plus souvent stériles.

    (1) La détection d'une substance signifie exposition, mais n'est pas nécessairement associée à un risque mesurable.
    (2) Le lieu de domicile connu par exemple.
    (3) Mesure d'un marqueur d'exposition dans le sang ou l'urine par exemple.
    (4) National Health and Nutrition Examination Survey, une autre étude nationale qui vise à examiner le niveau nutritionnel et sanitaire général de la population des Etats Unis.


    VivAgora a transmis ses trois priorités pour la gouvernance aux acteurs du GT 5 consacré à la "gouvernance et les institutions".

    VivAgora propose 3 priorités pour la gouvernance et l'expertise

    1- Permettre la montée en puissance d'une expertise alternative, croisée et pluridisciplinaire impliquant les sciences humaines et sociales pour une bonne intégration des enjeux.

    Mesures proposées :
    A - Mettre en place une Haute Autorité de l'expertise en sécurité sanitaire et environnementale (HADESSE). Sur le modèle de la CNIL, cette instance indépendante aurait la mission de renouveler les modes de l'expertise, pas seulement sous un angle technique ou utilitaire, mais aussi en terme d'impact et de projet sociétal, Elle pourrait assurer la transparence
    - des résultats des expertises mandatées, non seulement sur les résultats, mais aussi sur les protocoles, afin de simplifier la comparaison entre expertises divergentes.
    - sur le processus de désignation des experts et sur leurs liens avec les acteurs de l'innovation scientifique et technique. La mission serait aussi de protéger des " lanceurs d'alerte " contre des mesures d'intimidation (par l'emploi, …), des actions juridiques déséquilibrées ou abusives, ou des contre attaques diffamatoires.
    B - Créer un Conseil social au sein de l'OPECST - Les organes politiques et spécialement l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) pourraient créer un conseil social à côté de leur conseil scientifique pour mettre en action les expertises de la société civile.
    En complément des expertises " techniques ", systématiser la mise en œuvre d'expertises " sociétales " permettant de mettre en évidence les enjeux et les représentations, et d'anticiper sur les usages.

    2 - Une extension des missions de l'AFSSET (Agence française de sécurité sanitaire et environnementale et du travail) à l'expertise pluraliste et concertée avec les acteurs de la société civile est souhaitable

    Nous demandons que soient explicitées les missions de participation citoyenne de l'AFSSET.
    Ces processus participatifs doivent être intégrés aux expertises comme un éclairage complémentaire et interactif des expertises menées par l'AFSSET.
    Nous préconisons l'instauration systématique d'un processus de concertation et de délibération des parties prenantes (sous forme de débats publics) en amont de chaque expertise majeure.
    Nous pensons indispensables qu'à chaque remise de rapport, un dialogue puisse s'instaurer pour que les expertises scientifiques soient questionnées du point de vue de leur qualité et de leur pertinence. Leurs critères doivent être explicités et mis en discussion pour cerner la limité de leurs portée. La critique sociale peut permettre de faire le lien entre la question posée (augmentation de cancers, effets de polluants….) et les résultats (leurs limites).
    D'autre part, les parties prenantes peuvent enrichir ou ajuster les investigations par leurs propres visions et reformulations. Les compétences locales et intégrées des populations sont ici des atouts à valoriser.

    L'AFSSET doit devenir une agence non seulement d'objectifs mais aussi de moyens. Pour ce faire, elle a besoin de pouvoir compter sur des organes d'expertises internes comme l'est l'ancien CNEVA pour l'AFSSA. Ces organes sont naturellement l'INERIS et l'IRSN…

    L'AFSSET doit aussi garder la main sur l'évaluation du risque chimique, dans le cadre de la mise en application de Reach. Il serait dommageable et dangereux de confier ce travail au Bureau d'évaluation des risques chimiques (BERPC) au statut associatif qui ne garantit pas l'absence d'influences.

    3 - Gouvernance partagée : permettre une véritable prise de conscience par le grand public des enjeux des décisions, et s'assurer de sa réelle implication dans le processus décisionnel (co-construction)

    Mesures proposées :
    - Systématiser la tenue de débats publics contradictoires entre parties prenantes, en amont des décisions, pour les questions liées à l'innovation technique et scientifique et les projets à impact sociétal significatif.
    - Instituer un dialogue d'égal à égal entre les acteurs de l'innovation et de l'aménagement du territoire (Etat et collectivité, organisations scientifiques, industriels) et le public et ses représentants (Elus, associations).


    OREE défend le "débat d'expertise"

    Dans le cadre du "Grenelle de l'environnement", notre partenaire OREE - association d'industriels soucieux d'un développement durable - a produit une proposition originale pour mettre en œuvre des "débats d'expertise" (à destination du groupe de travail 5 sur la gouvernance).
    Partant du constat qu'"il ne peut exister de vérité d'expertise incontestable mais seulement une approche raisonnée de la réalité fondée sur le dialogue", et de la nécessité de faire du principe de précaution un principe d'action, elle a conçu une méthodologie de "débat d'expertise" capable de couvrir les trois approches : scientifique et technique, sociale et sociétale, économique et financière.
    Elle imagine donc l'expertise comme un processus de discussion encadré par un comité d'éthique composé de responsables de l'entreprise, du monde associatif et des pouvoirs publics. Un garant agit comme "vérificateur" des règles méthodologiques et des moyens pour certifier l'impartialité et l'indépendance de l'expertise sont prévus. OREE ne précise pas quelle instance doit s'emparer de cette nouvelle pratique… Sont pressentis l'Office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et techniques (OPECST), le Conseil économique et sociale (CES), les Agences d'expertises et les Ministères…


    VivAgora signe la Déclaration internationale pour un encadrement strict des nanotechnologies

    VivAgora s'est associée à 43 organisations (syndicales ou de la société civile) de défense de la santé, de l'environnement, des consommateurs et des citoyens, pour appeler à une vigilance forte et étendue vis-à-vis des nanotechnologies et de leurs produits.
    Pilotée par le Centre international de l'évaluation des technologies (ITCA basé à Washington -http://www.icta.org) et les Amis de la Terre, la Déclaration "Principles for Nanotechnologies and Nanomaterials Oversight" a été publiée le 31 juillet.
    Le texte de cet appel est disponible en anglais à http://www.vivagora.org/breve.php3?id_breve=105

    Cet appel détaille huit principes-clés pour un encadrement adéquat et effectif du champ émergent des nanotechnologies :
    1 - Un principe basique de la précaution avec la charge de la preuve supportée par les producteurs
    2 - Des régulations spécifiques obligatoires avec classification des nanomatériaux comme "nouvelles substances"
    3 - La prévention de l'exposition du public et des travailleurs pour tout nanoproduit dont l'innocuité n'est pas démontrée
    4 - La protection de l'environnement par une analyse complète du cycle de vie en amont de toute commercialisation pour les nanomatériaux
    5 - La transparence avec étiquetage des nanoproduits et informations disponibles
    6 - Une participation significative du public à tous les niveaux de l'innovation et de la mise sur le marché
    7 - Considération des impacts sociaux et éthiques
    8 - Responsabilité légale des fabricants

    Nous remercions George Kimbrell (ICTA) pour cette initiative qui fait suite à la première rencontre "NGO NanoSummit" qui s'est tenu en janvier 2007 à Washington.


    Vers une innovation et une gouvernance collaboratives : Promouvoir un principe de "sens social et sociétal"

    Ce texte constitue la contribution de VIVAGORA à la consultation européenne pour des nanosciences et nanotechnologies responsables, lancée en juillet 2007 (voir sur le site SINAPSE - http://ec.europa.eu/sinapse/sinapse/index.cfm)

    Quelques jours après le lancement par la Commission européenne d'une consultation pour "un code de bonne conduite pour des nanosciences et nanotechnologies responsables", une large coalition internationale a publié une "Déclaration pour un contrôle strict des nanotechnologies" proposant huit principes d'action(1).
    La concomitance de ces deux initiatives n'est pas sans signification. Elle montre une maturité du débat sur les nanotechnologies : c'est maintenant le temps de l'action.

    Mais dans quelle perspective ? Il y a un monde entre une politique d'évitement des risques et celle d'une "innovation participative" qui requiert un réel changement dans la manière d'élaborer les projets scientifiques et technologiques. Avec les nanotechnologies, le défi majeur - après l'expérience instructive des OGM - se situe dans une gouvernance collaborative

    Quatre points de rupture

    Avec les nanotechnologies, les perspectives et capacités de transformation de nos modes de vie sont telles que les populations doivent pouvoir dire leur mot, exprimer leurs préoccupations, et aider à déterminer leurs priorités dès le début du processus d'innovation.

    Quatre ruptures - liées à l'échelle nanométrique - impliquent la nécessité d'engager les citoyens dans le processus de développement des nanotechnologies.
    - Le principe d'émergence: Les nanotechnologies permettent de fabriquer des matériaux qui n'étaient pas possibles avant. De plus, un des buts des nano-biotechnologies est de générer des objets capables de s'auto-organiser ou de se répliquer, comme des organismes vivants. La question est donc de savoir si nous pourrons contrôler ce qui a été conçu comme incontrôlable. La diffusion de dispositifs auto-répliquants ou auto-organisés va donc poser un sérieux problème de responsabilité qu'il faudra traiter.
    - La convergence Nano-bio-info-cogno (NBIC) vise à unifier les sciences et à construire des synergies entre quatre disciplines : la chimie, la biologie, les sciences de l'information et les sciences cognitive. Cette connexion induit un processus de recapitulation et d'amplification des préoccupations que nous avons déjà avec l'informatique ambiante (vie privée, sécurité collective), avec les biotechnologies et la vie artificielle (fuite de gènes, transformation de la vie…) ou les neurotechnologies (outils invisibles et invasifs permettant la manipulation des cerveaux…).
    - Le caractère invisible et diffus : La taille extrêmement réduite des nano-dispositifs (comme les puces ou étiquettes électroniques appelées dispositifs d'indentification par radio-fréquences - RFID) les rend invisibles et potentiellement moins chers à produire que les objets électroniques classiques. Ces nano-dispositifs sont en mesure de récolter une énorme masse d'informations et de les connecter sans être localisés, ni contrôlés.
    - Nous disposons de faibles connaissances sur les risques potentiels pour l'environnement, la santé et la sécurité des nano-particules du fait de leurs propriétés spécifiques(2) (le rapport élevé de la surface sur le volume, la réactivité, la capacité de passer les barrières biologiques, etc). L'évaluation des risques liés aux nano-particules va nécessiter le développement de nouveaux outils et méthodes de toxicologie.

    Nos sociétés doivent être conscientes des alternatives technologiques et les parties prenantes doivent prendre part au processus d'innovation qui définit les priorités en terme d'équité, de solidarité et de responsabilité. Sans cette position politique, nous sommes cantonnés à n'agir qu'en bout de course (compensation).
    C'est la raison pour laquelle la cible de cette consultation, centrée sur les activités de recherche, nous semble trop limitée. Les nanotechnologies sont des activités publiques qui doivent être contrôlées par les responsables politiques et les citoyens.

    Commentaires sur les trois principes proposés

    À propos du principe de précaution, nous demandons des contraintes avec deux actions obligatoires : la charge de la preuve pour démontrer l'innocuité d'un produit doit être assumée par les fabricants et les distributeurs; les nanomatériaux doivent être classés comme nouveaux produits et soumis à des contrôles spécifiques.
    Le principe d'inclusion n'apparaît pas très crédible dans le contexte de la législation des brevets. La compétition internationale devrait rendre ce principe inopérant.
    Le principe d'intégrité est utile, mais il ne traite pas les mésusages qui surgissent hors du secteur de la recherche. L'exploitation illégale ou abusive de données issues des dispositifs électroniques montre que le problème se situe dans le champ politique.
    Les quatre éléments complémentaires sont opportuns car ils mentionnent l'enjeu de la gouvernance. "Le code de conduite pourra pointer le besoin de structures de gouvernance appropriées". Les objectifs sont justes : des bénéfices concrets pour la société, un dialogue transparent et ouvert, l'exclusion de l'amélioration humaine…
    Mais la manière d'engager le public et de recueillir ses attentes reste formaté par le modèle de la consultation, sur un mode descendant.

    Gouvernance inclusive

    Pour bâtir une véritable démocratie technologique, nous avons à favoriser l'intégration des citoyens au sein du système technologique qui reste dirigé par les industriels, les chercheurs (institutions de recherche) et les décideurs politiques. Nous avons besoin de nouveaux outils pour confronter les différentes logiques d'acteurs (entreprises, monde académique, décideurs, citoyens) et organiser la délibération.
    C'est pourquoi, nous demandons l'ajout d'un quatrième principe, celui du " sens social ". Le travail scientifique doit être connecté aux objectifs sociaux pour lui donner sens et robustesse. Les politiques ont un rôle important à jouer pour organiser les confrontations des parties prenantes pour garder le contrôle sur l'avenir de nos sociétés et retenir les meilleures applications.
    Le développement des nanotechnologies et de la convergence NBIC ne peut pas être présenté comme un processus inexorable nourri par la compétition scientifique, technique, industrielle et commerciale.
    Encourager le débat social sur les enjeux des NS&T, comme cela est suggéré dans le texte de la consultation, resterait vraiment insuffisant si la société civile est maintenue à l'écart des processus de décision. Au pire, on pourrait aboutir à un affaiblissement entretenant la lassitude des parties prenantes et leur perte de confiance vis-à-vis des technologies et des décideurs. Explorer la place et le rôle des acteurs de la société civile et des autres porteurs d'intérêts dans une gouvernance inclusive des nanotechnologies et caractériser les modalités pour permettre une réelle influence de la société civile sur le développement des NS&T sont des enjeux d'un intérêt considérable.
    Les innovations en matière de gouvernance donnant une influence aux acteurs de la société civile devraient être développées selon une "expérimentation concrète et locale, pilotée par la base" comme l'a suggéré cette année, le Groupe d'experts sur la science et la gouvernance de la Direction 'Science, Economie et Société' de la DG recherche(3).
    Ces expérimentations peuvent être initiées par tous types d'acteurs impliqués dans le développement des NS&T (Commission européenne, autorités publiques nationales, industriels, structures privées ou structures mixtes, collectivités régionales ou locales…) et soutenues par la Commission européenne. L'évaluation de telles expériences doit se faire de telle façon que le public puisse accéder à leurs résultats en terme de connaissances et de ressources méthodologiques.

    Perspectives

    Du fait de la présence des nanoproduits sur le marché et donc en contact avec les personnes et l'environnement, il faut les rendre plus adaptés, utiles et " attendus ". Les entreprises et le monde académique peuvent gagner bien du temps et des ressources en ouvrant le dialogue avec les consommateurs pour envisager avec eux les innovations électroniques ou médicales…
    De nombreux signaux indiquent l'implication croissante des citoyens dans la construction des technologies dont ils ont besoin. "Les utilisateurs transforment l'innovation" observent Eric Von Hippel et Michael Schrage, chercheurs au MIT dans un article paru cet été(4). "Pourquoi les citoyens détiennent les clés de la réforme du service public" expliquent Simon et Sophia Parker dans leur livre " Déverrouiller l'innovation " publié en juin dernier par le think tank britannique Demos(5).

    Les usagers citoyens sont déjà de véritables moteurs de l'innovation et de la croissance, pas seulement dans l'industrie du software, mais aussi dans l'industrie moléculaire et pharmaceutique.
    Pour assurer le développement robuste des nanotechnologies, nous ne pouvons pas prendre le risque de revivre les batailles des OGM. Changer les processus d'innovation impliquant la confrontation des intérêts constitue une attitude novatrice qui ouvre de nouveaux scenarii pour un avenir soutenable.

    (1) VivAgora est la seule association française à avoir signé cet appel http://www.vivagora.org/breve.php3?id_breve=105
    (2) Voir O. Renn, & M.C. Roco, 'White paper on Nanotechnology risk governance', White paper no. 2, (Geneva, International Risk Governance Council, 2006)
    (3) cf. Taking European Knowledge Society Seriously, Report of the Expert Group on Science and Governance to the Science, Economy and Society Directorate, EUR 22700. Brussels: European Commission, 2007
    (4) Financial Times, July 11, 2007, http://www.ft.com/cms/s/b3f96a80-2f4b-11dc-b9b7-0000779fd2ac.html. Eric Von Hippel a publié " Democratizing Innovation (Hardcover, 2007)
    (5) http://www.demos.co.uk/publications/unlockinginnovation


    L'"innovation partagée" au service du principe de précaution

    VivAgora prévoit pour 2008 de s'investir dans une démarche d'"innovation participative" pour développer l'intégration des citoyens et usagers, dans une dynamique de robustesse, de durabilité et de pertinence (utilité et valeurs sociales) des projets. Elle propose quatre parcours de "déconstruction de l'innovation" dans quatre champs particuliers : électronique ambiante, stratégies éco-agronomiques, innovation biomédicale, nanomatériaux.
    Les rencontres ou Forums de concertation seront structurées autour d'études de cas et impliqueront les porteurs d'intérêts : industriels, associations, chercheurs et politiques. Il s'agira de reconstituer l'histoire d'une invention, son émergence, ses acteurs, ses moteurs, les discours associés et les logiques financières à l'oeuvre...
    L'objectif est de mettre en action le "principe de précaution" en faisant évoluer les pratiques d'innovation pour une prise en compte dès l'amont (R&D) des dimensions sanitaires, environnementales et sociales.

    Un colloque de lancement "Histoires d'invention : usages, précautions et finalités" aura lieu en janvier 2008.


    Jacques, La ferveur : Hommage à Jacques Robin

    Dorothée Benoit Browaeys

    Jacques Robin, conseiller de VivAgora, est mort le 7 juillet. Médecin, ancien responsable de Sanofi, fondateur de la revue Transversales et de Biofutur, il a été un catalyseur de liens, formidablement intuitif et délicat. Son ami de toujours, René Passet, a accepté de prendre son relais de conseiller au sein de VivAgora. Nous l'en remercions vivement.
    Tous ceux que Jacques a entourés de son affection et de son intelligence lui ont rendu hommage (voir le site http://grit-transversales.org). Nous apportons aussi ici notre témoignage sur son parcours atypique et son sens aigu des "écosystèmes humains", force collective pour "changer d'ère".


    Jacques est parti à l'heure d'été où nous avions l'habitude de nous retrouver un peu, tranquillement tous les deux. Temps de recul, de ressourcement, de prospective, et d'affectueux échange. Comme un rituel, depuis quelques années, c'était Jacques qui, avec ses quarante ans de surplomb sur mon âge, pouvait m'aider à voir l'avenir. C'était lui qui, avec ses vastes voyages immobiles, pouvait lire le relief des événements. C'était lui qui, heureusement inscrit dans sa vie ample et généreuse, prenait dans son creuset, tourments et éclatements, pour en sortir… intégration et ferveur. Jacques n'était pas fataliste. C'était un biologiste qui savait le pouvoir fécondant du vivant. Fondateur de la revue de biotechnologies Biofutur - ciel ma première pige en 1982 ! - il vivait avec bonheur, l'harmonie de l'écosystème et la confiance dans la transformation permanente. C'est pourquoi, il avait fait de sa fragilité une alliée, chose trop rare chez les hommes...

    C'est ce père fondateur de Biofutur que nous sommes venus voir en 2002, avec Jean Jacques Perrier (qui pilotait encore la revue qu'Elsevier voulait vendre) pour lui parler de notre projet éditorial - le journal vivantinfo.com - et de la fondation de VivAgora pour développer les débats publics Sciences et société.

    L'ampleur de sa vision et la douceur de son accueil me sont encore très présentes. Parmi tous les intellectuels auxquels nous avons demandé conseil à cette époque, Jacques se distinguait car il n'avait pas adopté le mode distancié pour aborder l'inconnu. D'emblée, il vous prenait….dans son écosystème, en toute évidence. Ainsi entrés chez lui, nous étions en famille. Souvenez vous de son anniversaire aux Métallos où tout était si simple, et ouvert à la fois à l'improvisation. Cohérence chaude et active d'un milieu de vie.

    Jacques était l'aîné des conseillers de VivAgora. Celui qui nous a reliés à René Passet lors du premier cycle intitulé Le vivant est-il un bien commun ? René, qui a formé plusieurs d'entre nous, membres de VivAgora. Sans nous souffler mot, Jacques a dû incidemment inspirer le titre de notre second cycle : Santé environnementale : Comment changer d'ère ? Et il s'est passionné pour les nanotechnologies en 2006, quand nous avons organisé nos 12 débats sur ce champ nouveau d'innovations.

    Jacques nous a confirmés dans notre investissement pour civiliser la technique. Re-penser la technique selon la formulation du livre d'Andrew Feenberg - rencontré hier - qui a connu de si près, avec son père physicien, la gravité de la menace nucléaire. Ré-affecter la technique, ajouterait Bernard Stiegler conscient de l'importance du désir pour faire de l'aventure scientifique un accomplissement humain partagé.

    En 1989, Jacques Robin s'inquiétait du déferlement technique, dans son livre Changer d'ère. " Nous sommes à ce tournant de l'histoire humaine où la technoscience asservit la culture aux impératifs de notre système industriel, marchand, militaire. Elle voue les privilégiés de l'Occident à l'accumulation sans fin de moyens de puissance et de jouissance, et condamne à travers le monde des masses croissantes d'exclus à la frustration, au chômage, à la misère ".
    Ce message a fait plein de petits… Je pense par exemple à la critique de l'ostentatoire déployée par Hervé Kempf dans son livre Comment les riches détruisent la planète ? J'ai aussi en mémoire le témoignage d'André Lebeau dans L'engrenage de la technique, essai sur une menace planétaire ou celui d'Olivier Rey, Itinéraire de l'égarement. Du rôle de la science dans l'absurdité contemporaine…. Reste à transformer ces messages en actes responsables et efficaces !

    Nous avons été gâtés de vivre la proximité exigeante et tonifiante de Jacques. Son engagement et sa force de regard continuent de nous relier et de nous irriguer. Prenons bien soin de lui, chez nous.



    A lire à voir...

    Démocratie

    * Le défi de gouverner , communication comprise, de Pierre Zémor, (conversations avec Patricia Martin), Edition L'Harmattan, juin 2007

    "Peut-on encore espérer une prise de conscience et des changements de comportements politiques pour mieux associer les citoyens et les faire participer aux choix de leur avenir collectif ?" s'interroge Pierre Zémor, Conseiller d'Etat, ancien président de la Commission nationale du débat public (CNDP) et fondateur de l'association "Communication publique". Dans son dernier livre de conversations avec Patricia Martin, productrice à France-inter, il plaide pour une "démocratie plus communicante" et développe l'idée d'un Parlement acteur de la discussion publique. Un chemin pour régénérer le contrat social.



    * De la pyramide aux réseaux, Récits d'une expérience de démocratie participative, Michel Hervé, Alain d'Ireibarne, Élisabeth Bourguinat,, Editions Autrement, 2007

    Ceux qui veulent vivre en direct une expérience de démocratie participative peuvent s'immerger dans ce livre alerte et original, témoignage de terrain d'un chef d'entreprise impliquant ses salariés et les citoyens concernés dans la région de Parthenay (Poitou-Charentes).



    Le numéro Transversales du 24 avril 07 est consacré à la démocratie participative, http://grit-transversales.org/article.php3?id_article=168

    Son introduction intitulée "Redonner du sens au politique" situe les limites des initiatives qui ont émaillées la campagne présidentielle.
    On pourra lire dans ce dossier quatre articles essentiels :
    - Philippe Merlant précise le sens de la démocratie participative.
    - Bernard Stiegler propose un vrai projet démocratique, qui introduirait de la participation, non seulement dans la vie politique, mais dans tous les aspects de la vie économique et sociale.
    - Yves Sintomer explique comment, sans constituer le tout de la démocratie, la participation citoyenne correspond à des évolutions de fond.
    - Roger Sue soutient que les associations ont un rôle privilégié à jouer dans les dispositifs démocratiques.

    A lire aussi l'article de Philippe Merlant qui fait le bilan des douze dernières années de réflexion au sein de Transversales http://grit-transversales.org/dossier_article.php3?id_article=216



    Ecologie

    * Histoire de la révolution écologique, d'Yves Frémion, Hoebeke, avril 2007

    Oui, on se souvient peut-être de la sortie en 1962 du livre "Silent Spring" de Rachel Carlson (sans savoir les calomnies et injures qu'elle récolta), ou bien des déclarations d'Antoine Waechter qui rêvait d'une écologie ni de droite, ni de gauche, ou mieux des embardées de Daniel Cohn-Bendit… Mais on voit souvent mal comment les pionniers de la défense de l'environnement qui furent aussi souvent militants d'un "autre développement social" se sont engagés et inspirés les uns les autres. Le livre d'Yves Frémion, écrivain-journaliste et ancien député Vert européen, nous emmène à la rencontre des fondateurs, Robert Hainard, René Dubos, Jacques Duboin, Félix Guattari, Jacques Ellul… et raconte leurs implications, leurs batailles et leurs visions. On découvre le chemin parcouru, les dissensions ou les inspirations, les coulisses de la naissance, après 68, des mouvements d'écologie politique, puis de la création des Verts. Ce creuset fut aussi celui de la " démocratie active ", des revendications de la société civile à participer aux choix sanitaires et environnementaux. Un livre-ressource incontournable donc pour comprendre comment s'est forgée la culture des associations environnementales et celle des Verts aujourd'hui. Une lecture utile pour tous ceux qui appellent à une refondation de l'écologie politique.



    Technosciences

    * La Nouvelle Origine, Philippe Lemoine, édition Nouveaux débats publics, mai 2007,

    "L'origine n'est pas derrière nous, elle est devant nous". Cette citation de Martin Heidegger fonde la démarche de Philippe Lemoine, commissaire à la CNIL, fondateur de la Fondation internet Nouvelle génération (FING) et président du Forum d'Action Modernité (qui réalise des "shows atypiques" au théatre du Rond-Point). Trouver l'humain et ses dynamiques profondes en alliant puissances artistiques, technologiques et sociales. Sortir des approches monoculturelles parfois monomaniaques pour innover dans le métissage, telle est la vision que partage ici Philippe Lemoine dans un livre de témoignages très personnels en quarante tableaux.
    L'homme se définit autour de cinq dimensions-clés : incandescence, mutation, universalité, authenticité, espoir. Explicitant ces cinq ancrages, il confie ses expériences, aspirations, intuitions. L'écriture est intime, vibratoire et non moins politique. On apprécie la justesse des analyses concernant l'ère informationnelle, son fondateur Alan Turing, le questionnement sur le monde numérique créant une "doublure" de nos expériences. "Loin de rapprocher les cultures, la technologie exacerbe les antagonismes" estime-t-il, proposant de développer le recours au principe de finalité (que la CNIL a promu dès sa création, il y a juste trente ans) pour remettre la logique d'innovation en culture. "Il ne s'agit pas de bloquer, ni de freiner la progression technologique ; il s'agit d'en subordonner l'usage à des finalités humaines légitimes" précise-t-il, se référant à l'intuition de Georges Bataille selon laquelle "l'homme instrumentalisé, armé d'outils, est menacé par la haine de soi" (la volonté de puissance développée par Nietzsche).
    Philippe Lemoine définit l'homme par la relation. Son espérance n'est pas dans la rationalité ou le volontarisme mais bien plutôt dans une culture d'alliance où désir, création et diversité d'intérêts peuvent inventer du neuf. En associant militants, entreprises, intellectuels et artistes.



    * Impossibilia Moralia, de Ion Vezeanu, Editions L'Harmattan, mai 2007

    "Nous sommes les témoins d'un monde où les questions d'éthique sont exclues d'emblée (…) Les transformations technologiques et scientifiques nous ont conduits vers un nouveau monde où la morale semble impraticable, dans la mesure où elle est dictée par le mot d'ordre, tout est possible". Ainsi s'exprime Ion Vezeanu, philosophe, membre du Centre de recherche Langages et Cognition à l'Université Grenoble II, pour introduire son essai qui aborde les trois défis majeurs : les nanotechnologies (avec leurs effets sur la communication), le clonage reproductif (et la notion de personne), les perspectives transhumanistes (auxquelles il oppose l'éducation).
    Inquiet, Ion Vezeanu alerte - et il n'est le seul philosophe à le faire - sur les bouleversements radicaux de nos représentations et nos responsabilités qu'induisent les nouveaux usages techniques. Il considère urgent de " penser le changement de statut " que la condition humaine subit actuellement. " Ce qui est propre à l'homme, sa rationalité exprimée librement par le dialogue dans l'argumentation, semble être étouffé par une rhétorique de la communication, qui est plutôt irrationnelle car magique et manipulatoire ".
    Dans sa première partie consacrée au "syncrétisme communicationnel" potentialisé par les nanotechnologies, il souligne la perte des "degrés de liberté" : " Le fait qu'il n'y ait plus de liens concrets, physiques, comme les câbles, pour relier les appareils et les objets, change radicalement le principe de communication. Ce que l'être humain pouvait encore protéger, orienter, canaliser, débrancher et isoler, n'est plus possible". Il pointe le remplacement du dialogue (avec écoute, interaction et transformation) par la communication (simple transfert d'informations). Il s'étonne de la facilité avec laquelle nous déléguons toute surveillance aux "automates électroniques" (capteurs d'information, dispositifs de localisation, étiquettes…), dont nous n'avons pas la maîtrise. Il pointe surtout la confusion que nous opérons entre "réalisable, possible, nécessaire" (voir le tableau p56), créant une impression de déferlement technique inéluctable. Et de conclure : " l'individu s'efface devant le réseau, devant le système, car l'individuation n'est pas communicable (…) L'homme n'est plus considéré, à la manière de Kant, comme une fin en soi mais comme un moyen en vue d'autre chose !
    Cet état de fait ouvre la voie à la "duplication des personnes", abordée dans la seconde partie. Ion Vezeanu achève son livre en opposant l'anthropotechnie - voulue par les transhumains qui voient dans la technique un moyen de dépasser les contingences biologiques - et la démarche éthique ou d'éducation pour combattre la haine de la raison et de l'humanité.



    * Numérique &Cie : sociétés en réseaux et gouvernance, de Véronique Kleck et Manuel Castells, Editions Charles Léopold Mayer, juillet 2007

    La révolution numérique confronte nos sociétés à des mutations profondes et inédites. Pour les accompagner, nous devons repenser la question politique, le rapport à soi, à l'autre et au monde, et jusqu'au sens même de nos vies. Dans ce livre les auteurs, Véronique Kleck, cofondatrice de l'association Vecam et Manuel Castells, professeur de communication, technologie et société à l'Annenberg School for Communication (Université de Californie du Sud) décrivent les nouveaux rapports de force et les acteurs politiques de l'ère numérique.



    Agenda

    * D'ici à quinze ans, quelle vision partagée du territoire pour l'économie et environnement - au Sénat à Paris, le 24 septembre,
    16emes Entretiens écologiques du Sénat, organisés par Valeurs Vertes et OREE
    inscription obligatoire
    contact : Valeurs vertes, 21 avenue de la Motte-Picquet, 75007 Paris, Tel : 01 40 62 96 49 ou 06 17 23 32 40, Email : contact@valeursvertes.com

    * 1947-2047 : Innover pour l'homme, 12 octobre - Grenoble
    Colloque organisé par l'Alliance Université Entreprise de Grenoble (AUEG)
    Au Centre de Congrès Europole de Grenoble dès 8h30
    Renseignements : AUEG - 7C chemin des Près, Inovallée - 38240 Meylan Tél : 04 76 18 28 65 - Fax : 04 76 18 28 45
    Mél : aueg@wanadoo.fr

    * Enjeux éthiques de la recherche aux interfaces Nano-bio-info à Lille de nov 07 à mars 08
    Dans le cadre du Cycle de cafés-sciences et conférénces "À propos de la science" qui se déroule d'octobre 07 à mai 08, à Lille, se tiendront 4 conférences sur les "Enjeux éthiques de la recherche aux intertfaces Nano-bio-info", en partenariat avec le Campus "Intelligence ambiante" et le Centre d'Éthique médicale (Université catholique de Lille).
    - jeudi 15 novembre, Louis Laurent fera le point sur les avancées scientifiques dans les différentes disciplines;
    - jeudi 17 janvier, Catherine Larrère décrira les Grands courants de l'éthique d'aujourd'hui;
    - jeudi 31 janvier, Bernadette Bensaude Vincent brossera un aperçu des problèmes éthiques soulevés par les nanotechnologies;
    - Jeudi 13 mars, Laurent Gouzènes donnera le point de vue d'un industriel.
    Ces rencontres se tiendront à 18h30 à l'Espace Culture de l'Université des Sciences et Technologies de Lille (Lille1/ Villeneuve-d'Ascq (Métro Cité scientifique).
    Contact : 03 20 43 69 09, ustl-cult@univ-lille1.fr / www.univ-lille1.fr/culture

    * Santé, médecine et causalité, à Paris d'octobre 07 à juin 08
    Séminaire 2007-2008, octobre à juin, chaque deuxième mardi du mois, de 18h00 à 20h00, à l'Institut Jean Nicod, bibliothèque, Pavillon jardin, 1er étage, 29 rue d'Ulm, 75005.
    Il est organisé par Association pour les études matérialistes & Institut Jean Nicod avec Gérard Lambert.
    Entrée libre, dans la limite des places disponibles
    Contact : Marc Silberstein (silbersteinm@yahoo.fr)
    www.institutnicod.org / http://www.assomat.info

    9 octobre 2007 - Anne Fagot-Largeault (chaire de philosophie des sciences biologiques et médicales, Collège de France)
    La causalité en médecine.

    13 novembre 2007 - Fabio Zampieri (Université de Genève, Wellcome Trust Centre for the History of Medicine, University College of London)
    Médecine darwinienne : la causalité dans une perspective évolutive.

    11 décembre 2007 - Joël Coste (Université Paris V, Ecole pratique des hautes études, Paris)
    Raisonnement diagnostique et inférences causales.

    8 janvier 2008 - Jean-Paul Amann (Institut d'histoire et de philosophie des sciences, IHPST)
    Essais cliniques, statistiques et interprétations causales.

    12 février 2008 - Cyrille Bouvet (Université Paris X, Nanterre)
    Causalité(s) en psychopathologie : des modèles inconciliables ?

    11 mars 2008 - Bernardino Fantini (Université de Genève)
    Information génétique et causalité médicale.

    8 avril 2008 - Elodie Giroux (Université Claude Bernard, Lyon 1)
    Facteurs de risque et causalité en épidémiologie.

    13 mai 2