VivAgoVeille

Numéro 2, du 5 janvier 2007

SOMMAIRE

Édito

Débats publics

Les maigres effets du Nanojury anglais - par Mathilde Colin

NanoCafés au Parlement européen

Le progrès tiré par la technologie ou centré sur l'homme ?

Une Agora citoyenne à l'échelle de l'Europe

Reprendre le pouvoir sur nos vies collectives - par Serge Sébestyen

Accès à l'information et transparence des décisions

Déchets électroniques : recycler oui, réduire c'est mieux - par Emmanuel Delannoy

Contrepouvoirs et savoirs populaires

La sagesse populaire : vers une ouverture des conseils d'experts - Par Claire Auplat

L'investissement durable censuré par le patron du Nouvel-Obs - Par Dorothée Benoit Browaeys

VivAgora in ViVo

Délinquance et cerveau : les neurosciences en arbitre

La santé mentale sous lobbying

Tribune libre

Débattre, et après ?

Participation citoyenne dans les livres et les medias

Comment les riches détruisent la planète d'Hervé Kempf

LQR, La propagande du quotidien d'Éric Hazan

Réenchanter le monde, La valeur esprit contre le populisme industriel par Bernard Stiegler & Ars Industrialis

Agenda

 

Edito

Qui veut la peau du débat public ?

par Emmanuel Delannoy*

Le bilan de l'année 2006 que nous avons vécu au sein de VivAgora tend à le démontrer : Le débat public, tout le monde est pour.

A condition qu'il ne gène personne. A condition qu'on n'aborde pas de sujets trop "sensibles" ou ceux qui fâchent. A condition qu'on ne soit pas obligé de débattre avec ceux qui ne sont pas du même avis que vous. A condition que ça ne remette pas en question les décisions déjà prises. A condition que ce soit ceux qui "pensent comme moi", et pas les supposés "adversaires" qui l'organisent. Bref, à condition qu'il ne serve à rien, sinon ça risquerait de devenir gênant, contraignant voire dangereux.

En se positionnant en tant que promoteur et acteur du débat public, et donc en tant qu'opérateur, pour son propre compte, ou pour le compte de tiers, VivAgora s'est trouvée, une fois de plus en 2006, placée en pleine tourmente. Les procès d'intention, les accusation de récupération (ou les tentatives de) n'ont pas manqués. Ce qui nous conforte au moins dans l'idée que le thème des Nanotechnologies était bien choisi, et que c'était bien là (entre autres, sans doute), qu'il fallait appuyer. Là où ça fait mal.

Le débat vit d'ailleurs au sein même de VivAgora, ce qui est encourageant. En regardant dans le rétroviseur, nous y voyons beaucoup de choses que nous aurions pu faire, ou que nous aurions pu faire autrement, ou mieux. Ce regard critique doit nous aider à nous améliorer dans nos actions futures. Ce que nous ferons avec votre soutien. Parce qu'en tant qu'association, nous tirons notre légitimité, mais aussi nos ressources (intellectuelles, créatives, … et financières) de nos adhérents. Et qu'en nous rejoignant vous nous aiderez à faire émerger la conscience que la démocratie participative est une composante indispensable de la vie démocratique. Et qu'un débat public vivant, animé et permanent (et non pas "opportuniste") est nécessaire.

2007 sera une année importante pour la démocratie représentative. Tant qu'ils seront candidats, tous seront favorables à la démocratie participative, et au débat public. Ce serait si dommage de se priver d'un bel argument si fédérateur ! Mais une fois élus, y verront-ils toujours la même nécessité et la même urgence ? Avec vous, nous serons là, même après le 6 mai, pour faire vivre le débat.

Il me reste, après ces quelques réflexions, à vous souhaiter à toutes et à tous, au nom de l'équipe de Vivagora, une excellent année 2007 !

* Emmanuel Delannoy est président de VivAgora

 

 

Débats publics

Les maigres effets du Nanojury anglais

par Mathilde Colin*

Ce mois-ci, la deuxième escale de notre tour du monde des débats citoyens autour des nanotechnologies nous emmène au Royaume-Uni, à Halifax, Yorkshire. En 2005, s'y est déroulé le "Nanojury", l'une des premières initiatives en Europe à donner la parole aux citoyens sur la question du développement des nanotechnologies.

Plus d'un an après la publication des recommandations des jurés, nous avons rencontré Doug Parr,

chef de projet à Greenpeace, l'un des principaux instigateurs du NanoJury.

Comment est née l'idée d'organiser le Nanojury ?

Avec Tom Wakeford de l'université de Newcastle et Robert Doubleday de l'université de Cambridge, nous avions défini deux principaux objectifs à ce dialogue à portée éducative.

Le premier objectif était de sensibiliser les citoyens aux nanotechnologies, dont on dit souvent qu'elles vont avoir des répercussions sur les moindres facettes de notre vie quotidienne. Par "citoyens", nous entendions non seulement les jurés, mais aussi tous ceux qui entendraient parler du NanoJury dans les médias.

Le second objectif visait le gouvernement, l'industrie et les scientifiques : il s'agissait de les amener à réfléchir sur l'impact de leurs actions dans le domaine des nanotechnologies, et de leur faire prendre en compte les points de vue, les attentes et les inquiétudes exprimés par les citoyens.

Comment s'est déroulé le Nanojury?

Le Nanojury a réuni une vingtaine de personnes d'origine diverse, sélectionnées au hasard dans la région de West Yorkshire.

Avant de se concentrer sur les nanotechnologies, les jurés se sont vu proposer de discuter sur un sujet de leur choix, relié à des préoccupations locales. Pendant les mois d'avril et de mai 2005, ils ont ainsi pris part à huit soirées de discussion sur le thème de la jeunesse, l'exclusion et le crime. Le but recherché était de créer les conditions d'ouverture et de liberté de parole parmi les citoyens du "jury".

Ensuite, en mai et en juin, les jurés se sont rencontrés à dix reprises pour discuter des nanotechnologies. Après une brève présentation du sujet, des "experts-témoins" se sont succédés : représentants de la communauté scientifique, de la société civile, et des entreprises impliquées dans le développement des technologies, ont présenté leurs différentes visions du sujet.

En raison de contraintes de temps, le périmètre de la discussion avait été ciblé sur trois champs - la santé, l'énergie, et les technologies d'information et de communication - et leur lien avec les nanotechnologies.

Le jury a ensuite délibéré et rédigé un ensemble de recommandations sur le développement des nanotechnologies au Royaume-Uni, en pondérant chacune d'entre elles. Ces recommandations - temporaires dans la mesure où la connaissance dans le domaine est en constante évolution - ont été présentées par quatre jurés lors d'une conférence en septembre 2005 à Londres, devant un parterre de médias, hommes politiques, et représentants de groupes d'intérêts divers.

Quels sont les points forts que vous retenez de cette expérience ?

Lorsque le NanoJury a commencé, le questionnement sur les nanotechnologies était à construire, car il n'existait pour ainsi dire aucun précédent en la matière. Mais les jurés sont tout de même parvenus à tirer des conclusions à partir du débat que nous avons initié.

Ils ont fait la démonstration qu'il était possible de créer un cadre de référence pour comprendre les enjeux posés par les nanotechnologies et de faire des recommandations à destination du secteur public et privé, et également à destination des scientifiques.

Quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?

L'une des premières difficultés a été de trouver des partenaires ayant à la fois un intérêt et des ressources suffisants pour organiser et promouvoir l'événement

Le Guardian par exemple a apporté sa contribution en médiatisant le début du NanoJury. Mais, en raison de changements internes à leur structure, indépendants de nous, ils n'ont malheureusement pas pu couvrir l'intégralité de l'événement.

Offrir une présentation des nanotechnologies la plus objective possible sans noyer les jurés dans l'éventail des points de vue sur la question a représenté un autre défi majeur.

Etant donné les contraintes de temps qui étaient les nôtres, nous avons dû limiter le nombre d'experts-témoins. Mais nous voulions tout de même garantir que l'essentiel des différentes perspectives soit présenté aux jurés. Cela nous a valu de longues discussions au sein du comité de surveillance.

Une dernière difficulté, non négligeable : en dépit de l'engagement du "Groupe gouvernemental de dialogue sur les enjeux posés par les Nanotechnologies" à prendre en compte les résultats du Nanojury, nous n'avons eu aucun retour sur les recommandations publiées en septembre 2005. C'est très regrettable, et c'est aussi la raison pour laquelle j'insiste toujours désormais auprès des institutions qui commanditent des exercices de dialogue public sur la nécessité de se préparer en amont. Elles doivent tenter d'anticiper les réponses possibles, selon que la consultation désignera telle option plutôt que telle autre. Sans ça, à quoi bon mobiliser des organisateurs, des experts et des citoyens ? Ces derniers en particulier peuvent se sentir trahis lorsqu'ils ne sont pas écoutés. La réalisation d'exercices de scénario par les instances décisionnelles avant toute démarche de consultation externe peut s'avérer très utile pour assurer une meilleure prise en compte des conclusions de la consultation.

Quelles ont été les suites de ce Nanojury ?

Le Nanojury n'a pas eu d'impact direct sur l'agenda politique, dans la mesure où aucune instance gouvernementale n'a considéré qu'il relevait de son mandat ou de sa responsabilité de prendre les rênes dans ce domaine et de s'emparer des conclusions générales du NanoJury. Suivre ces recommandations à la lettre exigerait de reconfigurer les forces à l'oeuvre dans le développement technologique et les cadres de commercialisation. Aujourd'hui, notre société n'y est pas prête.

Cependant, le NanoJury a contribué à développer la mise en place d'une mobilisation citoyenne au Royaume-Uni autour des questions reliées aux nanotechnologies.

Un exemple de cette dynamique : le Nanotech Engagement Group (NEG), qui offre des ressources à tous ceux qui développent des projets de débat public autour des nanotechnologies et qui informe le gouverment

Toutefois, il est urgent de préciser la nature des objectifs poursuivis à travers la mobilisation du public. Car aujourd'hui la marge de manoeuvre des institutions - censées réguler la science et les technologies - pour répondre aux vues exprimées par le public est extrêmement faible.

*Mathilde Colin est consultante

 

 

NanoCafés au Parlement européen

Un contact direct entre chercheurs et députés européens face aux défis les plus divers que posent les nanotechnologies. L'idée originale, baptisée " café " - même si la rencontre n'avait rien à voir avec l'ambiance " bistrot " a donné lieu à un premier RV le 18 octobre dernier. Philippe Busquin président du STOA, bureau d'évaluation des choix scientifiques et technologiques du Parlement européen a réalisé un face à face politique inédit sur le thème " les nanosciences vont-elles façonner la société de demain et comment les citoyens en bénéficieront-ils ?

Le débat fut introduit par Stephan Schaller, coordinateur du projet NanoLogue traite le champ des nanotechnologies uniquement sous l'angle des produits. Ainsi les questions de société soulevées pour lancer le débat se sont centrées sur le rapport risques / bénéfices. " Les nanotechnologies se sont 97% de bénéfices et 3% de risques et ces 3% peuvent tuer la technologies s'ils sont mal abordés " a déclaré Stephan Schaller, sans que l'on comprenne bien sur quoi reposent ces chiffres et le sens de tels propos.

Plusieurs interventions ont permis d'ouvrir le dialogue à des dimensions de responsabilité et de gouvernance. Donald Bruce, président du Comité d'éthique de Nano2 Life et directeur du projet Société, religion et technologie au sein de l'Église d'Ecosse, a focalisé son intervention sur la convergence nano-bio-info-cognisciences posée comme une opportunité pour l'amélioration de l'être humain. " Il y a un désir de changer les capacités qui impliquent des valeurs dont il faut débattre ", a-t-il souligné. Puis Elie Faroult, du service de prospective de la DG recherche a rappelé que ces technologies sont à regarder selon les dimensions prioritaires du processus de Lisbonne qui exige une connexion avec les besoins sociaux (économie en matière de dépenses de santé, effort de protection de l'environnement...). Le député anglais Malcolm Harbour a demandé s'il fallait traiter les nanos comme de " nouvelles technologies ? La toxicologue Ruth Duncan a répondu que les particularités de formes des nanoparticules engendrent des propriétés originales qui nous obligent à ne pas assimiler des produits chimiques nano-structurés et les mêmes matériaux sans nano-structures (cf l'exemple du graphite et les nanotubes de carbone). " C'est pourquoi il nous faut disposer rapidement de méthodologies fiables et reconnues pour caractériser les produits " a-t-elle souligné. La responsable de campagne pour les produits chimiques des Amis de la Terre Europe, Aleksandra Kordecka, a rappelé que le règlement Reach ne couvrira pas les nanoparticules et que d'un point de vue normatif, rien ne serait produit avant trois ans. " Il nous faut donc anticiper les problèmes de traçabilité et d'évaluation des toxicités spécifiques dues à la pénétration des nanoparticules dans tous les compartiments du corps ".

 

Le progrès tiré par la technologie ou centré sur l'homme ?

Le forum européen sur les nanosciences sui s'est déroulé à Bruxelles les 19 et 20 octobre dernier n'a pas manqué de secouer la question des dimensions prioritaires de nos sociétés. Dans son exposé brillant, le journaliste italien Giovanni Carrada a martelé que nous n'avons pas retenu les leçons des OGMs. Il a présenté cinq repères majeurs pour éviter une nouvelle crise :

  • Fournir davantage d'informations techniques n'est pas la clé
  • la confiance est plus importante que le contenu donné
  • L'évaluation des incertitudes est nécessaire
  • L'implication en amont des citoyens est indispensable. La communication en période tranquille est cruciale d'autant que la perception initiale est difficile à changer, et que la confiance est une construction toujours fragile.
  • Les technologies ne doivent pas être considérées comme des machines neutres.

Giovanni Carrada a mis en garde sur le caractère dangereux de la surenchère des promesses qui est une " épée à double-tranchant ". D'ailleurs, son compatriote Gian Mario Maggio qui a présenté un " le monde futur merveilleux de 2020 ", tout entier calibré par les connexions tous azimuts, a recueilli la critique du physicien français Claude Chappert, du Laboratoire d'électonique de Paris-Sud ('C Nano Ile-de-France) qui " ne croit pas une seconde à des scénarios de fluidité totale des informations ne serait-ce qu'à cause des limites de disponibilité de nos cerveaux ".

Le philosophe suédois Gôren Hermeren, président du Groupe européen sur l'éthique de la science et des nouvelles technologies a posé une série de questions-clés pour un développement responsable des nanotechnologies: informer sur les critères de priorité, et sur l'origine des financements affectés, révéler les valeurs qui sous tendent les choix, améliorer la qualité de la vie mais pour ceux qui sont les plus défavorisés... " Sachant que les liens de confiance sont aussi important que la fiabilité des systèmes techniques ! ".

Dans ce contexte, VivAgora a présenté son projet d'Observatoire sociétal européen alliant information, débat public et délibération électronique dans le champ des technologies convergentes (voir sur le site le poster en ligne intitulé VivAgora et l'Europe). Il s'agit d'instaurer - à partir de la pratique de l'échange - des processus de co-construction des projets techniques susceptible de fonder une culture scientifique moins dominatrice et plus réciproque.

 

Une Agora citoyenne à l'échelle de l'Europe

Par Dorothée Benoit Browaeys

Gérard Onesta, vice-président du Parlement européen et député Vert, a lancé une belle initiative. Il s'agit d'instaurer une pratique de débats publics récurrente à l'échelle européenne. " Nous voulons remettre les citoyens au cœur des débats, construire l'Europe avec eux, par un outil de maturation des priorités, capable d'enrichir les discussions, les arguments, la capacité d'expertise du Parlement en lien avec son agenda (ex Reach en 2006, et à venir : Turquie : quelles relations avec l'Orient ; Perspectives financières : quelles priorités pour l'Union ; Directive Services...)

Cette Agora citoyenne européenne " est une réponse au double " non " à la Constitution des Français et des Hollandais qui constitue un appel à une Europe plus en phase avec les aspirations concrètes des populations. La Commission a lancé son plan " D " pour Démocratie, Dialogue, Débat mais dont la traduction sur le terrain est difficile. Dans ce contexte, Gérard Onesta considère qu' " il faut sortir des réponses conjoncturelles en matière de débat et instaurer une réponse structurelle large et inscrite dans la durée ".

Les bâtiments vacants du Parlement de Strasbourg seront mis à disposition pour les rencontres. Deux sessions sont prévues cette année 2007, année du 50eme anniversaire de la construction européenne.

La Conférence des Présidents aura la maîtrise du processus (calendrier et thèmes). Les Commissions parlementaires seront les organes qui définiront les interlocuteurs à privilégier : organisations associatives, professionnelles ou syndicales... C'est le Bureau du Parlement, traditionnellement en charge des questions administratives et financières, qui établira la procédure de conduite et la validation des débats.

  

 

Reprendre le pouvoir sur nos vies collectives.

par Serge Sebestyén

Le Val-de-Marne a mobilisé de belles énergies les 17 et 18 novembre dernier sur le thème " Parlons démocratie ". L'équipe de la mission " démocratie participative " a mobilisé plus de 500 acteurs divers, 13 conseillers généraux, 20 porteurs d'expériences de terrain, 10 experts de la participation...

L'après midi du 17 Novembre s'est ouverte sur une création théâtrale montée à partir d'interviews. Ce petit bijou de spectacle a peint une succession de situations même pas exagérées, révélatrices des difficultés que la meilleure foi du monde peut rencontrer pour instaurer la participation de chacun aux choix démocratiques, difficultés simplement liées aux habitudes mentales et comportementales de tout un chacun.

Les trois ateliers-débats qui ont suivis réunissaient les trois groupes suivants : les élus, les habitants, et les techniciens. Leur mise en commun fût particulièrement riche. J'ai retenu trois questions :

- Pourquoi avons-nous ce désir de démocratie participative ? Pourquoi fait-on tout cela ? Certains ont répondu : " Pour que chacun reprenne ses responsabilités, pour que chacun puisse reprendre le pouvoir sur sa vie ".

- Quelles sont les conditions d'un débat démocratique ? Plusieurs se sont exprimés pour dire qu'il faut " un impérieux besoin de s'écouter " et " reconnaître et accepter l'existence d'intérêts divergents, et plus précisément chercher à les faire apparaître "

- Et si c'était la société civile qui devait lancer le débat ? " Certains ont objecté que les initiatives des administrations en ce sens se révélaient souvent pertinentes, mais que d'autres expériences (amiante, OGM..) montrent que ce qui est essentiel est que les lanceurs d'alerte puissent se faire entendre et qu'il n'y ait pas de frein quand la société civile demande le débat.

On comprend que ces demandes requièrent un " autre mode de vie ensemble " avec des outils pour construire les projets collectifs.

 

Accès à l'information et transparence des décisions

Déchets électroniques : recycler oui, réduire c'est mieux

Par Emmanuel Delannoy

France Nature Environnement (FNE) et l'ADEME lancent une campagne sur les DEEE.

La Directive Européenne sur les Déchets d'Equipements Electriques et Electroniques (DEEE) est entrée en vigueur le 15 novembre 2006. Elle prévoit notamment que les déchets de ce type, contenant de nombreux métaux lourds et composants toxiques, et qui représentent un volume annuel de 1,7 millions de tonnes en France, soient désormais collectés, triés, réutilisés, dépollués, recyclés et valorisés, les déchets ultimes devant être éliminés. (L'objectif étant bien sûr de réduire au maximum cette dernière phase).

Une filière de collecte, tri, recyclage et valorisation se met (timidement) en place en France. Concrètement, les ménages sont invités (mais rien ne les y oblige) à rapporter leurs équipements usagés à des associations spécialisées dans leu traitement, ou à les déposer dans les moyens de collecte spécifiques aux DEEE mis en place par leur collectivité, à condition que celle ci souhaite le faire. Ces points de collecte sont souvent les déchetteries classiques, où le tri de ce type de déchets est souvent problématique. Par ailleurs, lors de l'achat d'un nouvel équipement (téléphone portable, mp3, etc.), le vendeur à l'obligation de reprendre l'appareil usagé. La filière est partiellement financée par une "éco-participation" (de 0,01 à 13 €uros, selon le prix de l'équipement), qui vient s'ajouter au prix des équipements neufs.

La transcription de cette directive en droit français et son application représentent de réels progrès, puisque aucun cadre réglementaire particulier concernant ce type de déchets, à l'impact environnemental et sanitaire fort, n'existait précédemment pour ce qui concerne les ménages.

Il conviendra cependant d'être vigilant sur les points suivants :

  • L'implication des collectivités locales dans la mise en place des collectes sélectives.
  • L'application par les circuits de distribution du principe : 1 produit vendu = 1 produit repris.
  • La sensibilisation du public, pour éviter que de nombreux produits ne finissent leur vie dans les ordures ménagères, en déchetterie sans tri sélectif, ou en décharge sauvage.
  • La surveillance des sites de traitement des DEEE, pour vérifier que les opérations de dépollution et de valorisation y sont menées de façon conforme, et la surveillance des circuits de traitement des DEEE professionnels, qui représentent des tonnages particulièrement importants.
  • La tentation que pourraient avoir certains acteurs du marché d'exporter certains produits (en fin de vie, ou ayant des caractéristiques environnementale non conformes à la réglementation européenne) vers les marchés émergeants.

Enfin, la mise en place d'une filière de tri et de valorisation des produits en fin de vie ne prendra son sens qui si une démarche amont, de réduction des déchets à la source, est menée. Il est important d'inciter les industriels à mettre en place des démarches d'écoconception et d'Analyse du Cycle de Vie (ACV), notamment pour augmenter la durée de vie des produits, réduire leur toxicité et facilité leur réutilisation / recyclage en fin de vie commerciale.

 Pour en savoir plus :

 

 

 

Contrepouvoirs et savoirs populaires

La sagesse populaire : vers une ouverture des conseils d'experts

Par Claire Auplat*

Depuis sa formation, le Centre anglais pour la "démocratie quotidienne" dénommé Demos explore les débats entre sciences et société. Le 8 décembre dernier à été consacré au lancement d'un nouveau pamphlet sur "la sagesse populaire". Ce fascicule est le résultat d'une collaboration entre Demos, l'université de Liverpool et DEFRA, le Ministère de l'Environnement, de la Nourriture et des Affaires Rurales au Royaume-Uni. Le livret présente l'avancée des relations entre conseils d'experts et politiques publiques en Grande-Bretagne. Les auteurs dressent l'évolution de ces relations depuis une vingtaine d'années, depuis que scientifiques et politiques se sont trouvés impliqués dans des controverses ayant pour origine des questions scientifiques. Selon eux, les débats comme ceux de la maladie de la vache folle (Encéphalopathie Spongiforme Bovine) ou du vaccin ROR (Rougeole, Oreillons, Rubéole), ont déstabilisé le modèle traditionnel de "la science qui indique la vérité au pouvoir" et révélé que des questions qui semblaient scientifiques étaient d'ordre profondément politique.

Les auteurs du pamphlet considèrent 1997 au Royaume Uni comme un tournant dans la façon dont le gouvernement parle d'expertise. Cette année là en effet, le public britannique a pris conscience de la façon dont le gouvernement avait géré la crise de la vache folle et les risques de transmissions à l'être humain. 1997 fut aussi l'année de la publication, par le Conseil supérieur scientifique du nouveau gouvernement de Tony Blair d'un code de conduite sur les relations entre conseil scientifique et mise en place de politiques publiques. Suite à ce tournant, selon les auteurs, une nouvelle forme de relations entre les divers acteurs s'est progressivement mise en place: en haut, Le Conseil supérieur scientifique reconnaît qu'on ne peut plus faire fi de l'incertitude ni des voix de ceux qui se trouvent à l'extérieur des institutions scientifiques. En bas, un public de plus en plus sceptique pose davantage de questions et exige plus d'ouverture de la part des experts.

Dans leur pamphlet, Jack Stilgoe, Alan Irwin et Kevin Jones opposent deux modèles de relations entre conseil d'expertise et politiques publiques. Celui d'avant 1997, qui reposait sur l'arrogance, l'opacité, le contrôle managérial et la confiance publique, et celui vers lequel le gouvernement britannique tend maintenant: un modèle basé sur l'ouverture, l'acceptation de conseils pluridisciplinaires, et la distribution du contrôle. Ils expliquent cependant que le processus d'ouverture de l'expertise doit aller encore plus loin. "  Nous savons que les experts ne peuvent plus compter sur la déférence du public, écrivent-ils. Cependant, le problème dépasse celui de la confiance. Au XXIe siècle, pour reconstruire l'expertise il faut redéfinir la connaissance. L'ouverture ne doit pas se borner à montrer aux gens comment fonctionnent les mécanismes d'expertise. L'ouverture doit se rapporter aussi à l'ouverture d'esprit, au fait de poser de nouvelles questions et de prendre en compte une plus grande diversité de perspectives. "

Les auteurs s'interrogent sur la possibilité d'un nouveau modèle d'intégration de la connaissance, des preuves et de l'expertise. Selon eux, c'est de la pluralité de l'expertise que ce modèle tirerait sa validité, en raison des différentes valeurs accordées à la "vérification par la preuve" selon les différentes parties. Enfin, et c'est certainement là que réside sa force, le pamphlet conclut que si les différentes organisations de l'expertise scientifique doivent trouver de nouveaux modes opératoires incluant les points de vue de toutes les parties prenantes et reconnaissant les limites de leurs prévisions, il revient aux gouvernants d'assumer pleinement leur rôle de leader politique et de trancher, selon un consentement éclairé et transparent, entre les différentes options qui leur sont proposées, sans se retrancher derrière de pseudo preuves scientifiques à l'épreuve de toutes les incertitudes.

On ne peut que saluer ce panorama pragmatique des relations entre expertise scientifique et politiques publiques au Royaume Uni. Les auteurs ont accompli un grand travail de fond qui donne tout son poids à leur analyse des relations entre sciences, preuves, politique et débats publics. Leur volonté de faire avancer l'analyse gagnerait certainement à inclure un regard sur ce qui se passe à l'extérieur du Royaume Uni. Il est en effet surprenant qu'à l'exception d'une rapide référence au fait que " le cheminement vers une nouvelle gouvernance scientifique n'est certainement pas l'apanage du Royaume Uni " (p. 35), un pamphlet destiné à analyser les évolutions possibles des conseils d'expertise ne cherche pas davantage à relier ce qui s'est passé au Royaume Uni depuis 1997 aux autres expériences vécues ailleurs.

 

  

L'investissement durable censuré par le patron du Nouvel-Obs

Par Dorothée Benoit Browaeys

 

L'association Ars industrialis - fondée par le philosophie Bernard Stiegler - a révélé, le 16 décembre dernier, l'annulation autoritaire par Claude Perdiel, PDG du Nouvel Observateur d'un numéro spécial consacré aux Paradoxes du capitalisme. Alors qu'une vingtaine de contributeurs avaient achevé leur travail et que le numéro était entièrement composé, le directeur de presse a fait stopper l'édition pour " non respect de la charte social-démocrate ".

Cette décision est un acte de censure qui consiste précisément à rendre impossible le débat autour de l'incurie du capitalisme financier et la mobilisation pour fonder une politique européenne d'investissements durables ", indique Bernard Stiegler qui a réuni une centaine de personnes au théatre de la Colline, le 16 décembre dernier, sur le thème précisément de l'investissement durable. " La spéculation court-circuite tout investissement sur le long terme : les actionnaires quittent le bateau dès que les perspectives sont mauvaises comme l'illustre l'affaire Forgeart, ex-patron d'Airbus. Les politiques de développement durable semblent de plus en plus être des alibis pour dissimuler l'incurie créée par la financiarisation - qui à la différence du capitalisme industriel- consiste par principe à ne pas s'engager : c'est l'irresponsabilité du capital. Le principe responsabilité de Hans Jonas est impuissant tant qu'on ne travaille pas à réarticuler investissement industriel et investissement social. La panne aujourd'hui c'est que les projets industriels ne sont plus portés par des projets politiques.... "

Bernard Stiegler estime qu'il n'y a pas de durabilité sans une forme de SOIN, seule susceptible de produire du crédit. " Or l'oligarchie dominante des financiers est devenue aveugle, dénuée de tout projet, de toute projection libidinale, de tout investissement d'elle-même ". Ainsi, peut-elle claquer les ressources sans aucun souci de l'avenir. Ainsi le capitalisme financier est l'ennemi de la démocratie qui vise à partager le pouvoir et à bâtir l'intérêt général.

Auteur de l'Avenir du capitalisme, Jean-Luc Gréau considèrent que " depuis 25 ans, les investisseurs ne font pas d'investissement mais ils font de l'épargne en plaçant l'argent. Les actionnaires décapitalisent progressivement les entreprises et le phénomène n'est pas un accident de parcours, il est structurel. Il s'agit d'un TROC sur une promesse de rendement entre dirigeants et actionnaires.

Selon Jean-Luc Gréau, pour contrer ce processus, il faut inscrire dans le code du commerce, l'obligation de liens durables (de 6 à 11 ans) entre les entreprises et leurs actionnaires. " C'est troublant de voir que le capitalisme prévoit des contrats partout mais qu'aucun ne fonctionne aujourd'hui pour lier l'actionnaire à l'outil industriel ".

 

  

VivAgora in ViVo

Délinquance et cerveau : les neurosciences en arbitre ?

Par Dorothée Benoit Browaeys

Face aux troubles sociaux, quel diagnostic poser ? Qui et quoi faut-il incriminer : des cerveaux inadaptés, une société malade ou l'absence de liens qui déstructure ?

Ces deux articles se veulent polémiques en ouverture du prochain cycle de débats publics 2007 de VivAgora intitulé :

Neurosciences : La santé mentale sous influence. (Dont le programme est disponible sur : www.vivagora.org. )

Faut-il traquer les enfants instables ou bien soigner la société ? " La question lapidaire posée par Jean Claude Ameisen, président du Comité d'éthique de l'INSERM, résume la tension qui demeure dans les milieux de la santé mentale autour du dépistage des 'Troubles de conduite' de l'enfant. Le colloque organisé par l'Inserm le 14 novembre 2006, à la Mutualité française visait à calmer une formidable polémique autour du dépistage de la délinquance . " Nous devons éviter les amalgames entre troubles des conduites et délinquance des mineurs " a insisté Xavier Bertrand, ministre de la santé et des solidarités à la tribune. Mais l'injonction arrive après les dégâts... Et il aura fallu la résistance des 180 000 signataires de la pétition " Pas de zéro de conduite " pour contrer justement une réelle tendance à la confusion et le risque de stigmatiser " des enfants à risque " Et c'est bien le projet de Loi sur la délinquance prévoyant de dépister systématiquement les 'Troubles des conduite chez l'enfant et l'adolescent ' décrits dans le rapport Inserm dédié à ce sujet et paru en 2005, qui a mis le feu aux poudres...

Car la délinquance coûte cher... 200 millions d'euros, c'est le montant des dégâts des émeutes de banlieues de l'automne 2005, estimé par la fédération française des sociétés d'assurances. Or, pour prévenir ce " fléau ", les politiques cherchent à s'appuyer sur les experts, ces " garants de la preuve scientifique " qui vont pouvoir leur dire comment " éradiquer " les déviants. Ainsi peut-on lire parmi les préconisations du rapport Inserm : Il serait bon de faire, dès 36 mois, un repérage d'un tempérament difficile, d'une hyperactivité et des premiers symptômes des troubles de conduite "

Depuis 1968, on peut caractériser les " troubles de conduite ". Cette catégorie de " désordre mental  " a été introduite dans la classification DSM II. On détecte les " victimes " par des tests de comportement (violence, mensonge, indiscipline...) mais aussi par des critères génétiques. " Le taux d'héritabilité génétique est proche de 50% pour le trouble oppositionnel avec provocation (TOP) et de 75% pour le déficit de l'attention associé à l'hyperactivité (TDAH) " lit-on dans le rapport qui argumente sur la base d'études de jumeaux et de gènes candidats impliqués. " Cette affirmation est fausse car on confond ici corrélation et causalité, souligne Jean-Claude Ameisen. Elle témoigne en plus d'une méconnaissance totale de l'épigénétique qui montre que l'environnement module la façon d'utiliser les gènes ".

Alain Ehrenberg, directeur du centre de recherche 'Psychotropes, Santé mentale et société', insiste aussi pour dire qu'il n'y a d'approche scientifique hors contexte, et que celle-ci est toujours inscrite dans des valeurs et des opinions. L'opinion n'est pas extérieure à l'objet " a-t-il souligné, tout en pointant le très riche rapport produit sur les troubles de conduites, par la Haute autorité de Santé (HAS) dans une " perspective totale où les dimensions sociales ont été intégrées ".

La leçon a été entendue mais il reste à inventer de nouvelles pratiques. Le psychiatre et chercheur de l'Inserm, Jean-Marie Danion, a annoncé en clôture du colloque de l'Inserm, en série de chantiers pour décloisonner, intégrer les sciences humaines et considérer davantage la souffrance des enfants dans une prise en charge globale considérant le milieu dans lequel ils vivent.

La santé mentale sous lobbying

Le pilotage politique, en France, a tendance à instrumentaliser les experts, sommés de donner leur avis sur tout (de l'amiante à la psychiatrie en passant par les valeurs morales) et à évacuer ainsi d'autres savoirs et expériences.

On ignore ainsi, le rapport français du panel de citoyens qui, fin 2005, a planché sur les usages neurotechniques, dans le cadre de l'opération européenne " Meeting of Minds ", rarement mentionné par les Élus, qui dit aussi des choses à propos du dépistage. " Il nous semble qu'il convient de ne pas accepter avec passivité l'extension des classifications, lit-on à la page 8 du rapport. Il est de la responsabilité de chacun de rester vigilant quant à la mise en place de normes artificielles et abusives. L'exemple de l'hyperactivité (TDAH) est dans ce domaine significatif ". Conseiller de cette opération, impliquant 9 pays européens, le neurobiologiste britannique Steven Rose a décrit la forte augmentation des prescriptions de Ritaline (médicament à base d'amphétamines, préconisé pour calmer les enfants hyperactifs) " qui sont passées, en Grande Bretagne, de 2 000 en 1990 à 160 000 en 2003 ". Outre-Atlantique, ce sont près de 8 millions d'écoliers, de collégiens et de lycéens de 3 à 20 ans qui prennent aujourd'hui des antidépresseurs ou des calmants, notamment la Ritaline. De plus en plus, "  les problèmes sont traités en administrant des médicaments " estime Steven Rose, dénonçant une tendance lourde à la " médicalisation des problèmes sociaux et à l'évacuation de toute responsabilité humaine  ". " Maman, c'est la faute à mes neurones ", titrait Time en juillet 2004. Summum de cette fuite en avant : la firme Cyberlearning Technologies propose des jeux vidéo curatifs  à destination de enfants hyperactifs! " Une aberration pour des jeunes qui sont déjà victimes d'une trop grande excitation visuelle, dès lors qu'ils passent des heures devant leur télévision " souligne Yves Burnod, neurobiologiste à Paris VI.

Ainsi, même si les chercheurs de l'Inserm ont bien insisté pour que le recours à la Ritaline se fasse en " deuxième intention ", les pratiques actuelles - 7 000 enfants sous Ritaline en 2004 en France - révèlent une banalisation d'un produit qui crée une dépendance et induit souvent des troubles de l'appétit ou du sommeil. Cette banalisation est particulièrement marquée au Canada, le plus gros consommateur de Ritaline en 2000. Chez leurs voisins américains, les établissements scolaires pouvaient forcer les parents à faire traiter médicalement leurs enfants pour des problèmes de comportement en classe ou pour leurs résultats insuffisants. Mais fin 2004, un décret (Le Prohibition on Mandatory Medication Amendment) a supprimé ce droit . Reste que la Commission américaine sur la santé mentale a recommandé l'an dernier au président Bush, la mise en place d'un vaste programme de diagnostic psychologique de tous les enfants américains d'âge scolaire, de la maternelle au lycée.

En Europe, la polémique sur la définition, les critères, les causes et les solutions des désordres de comportement de l'enfant, bat son plein, comme l'illustre le rapport houleux 'Contrôler le diagnostic et le traitement des enfants hyperactifs en Europe' (mai 2002). Le Dr Fred Baughman, intervenant en qualité de neurologue, y déclare n'avoir trouvé aucune " validation du TDAH ni dans la littérature médicale, ni dans la littérature scientifique ". Il dénonce " le tout puissant cartel psychiatro-phamaceutique ", qui met en scène cette épidémie " en terme de " maladies du cerveau " dues à des " déséquilibres chimiques du cerveau ".

Charles Medawar, auteur du livre 'Medicines out of Control ?' a montré comment une autre " maladie " le " SAD ", désordre anxieux caractérisé par l'angoisse devant un auditoire, a été monté de toute pièce et est devenue en quelques mois la troisième cause de maladies mentale aux États-Unis. " En fait ce syndrome est le pur produit d'une campagne dirigée par une coalition d'associations de patients et de professionnels orchestrée par l'agence de relations publiques de la firme Glaxo ", a-t-il révélé (1). Cette manipulation des catégories débouche assez naturellement sur une manipulation des cerveaux : à ce rythme, recourir aux hormones " qui donnent confiance " comme l'ocytocine, pourrait bien être la clé de prochaines campagnes électorales chez nous comme ailleurs.

(1) " medecines out of control ? Antidepressants and the Conspiracy of Goodwill. Charles Medawar et Anita Hardon - Aksant Academic Publishers, Pay. Voir aussi l'article La crise des antidépresseurs ou la médecine sous contrôle de Charles Medawar, revue Vivant numéro 5, www.vivantinfo.com

 

Tribune libre

Débattre... et après ?

Par Dorothée Benoit Browaeys

En ce début 2007, les candidats à la présidence française s'arrachent le " monopole du débat public ". Il faut renforcer la participation citoyenne, impliquer les acteurs... mais pour quoi faire donc ? Construire des projets partagés. Très bien ! Renforcer la confiance et l'intelligence collective. Parfait ! Mais est-ce bien efficace ? Voyons-nous les fruits tangibles de ces procédures de discussion publique ? Ne manque-t-il pas un relais politique fort pour traduire en acte les changements demandés lors des débats d'acteurs ? Les confrontations sont-elles en mesure de faire bouger les rôles en profondeur ?

Nombreux sont ceux qui voient le débat public comme une mascarade, au mieux comme un moyen de repérer les arguments. Mais son impact semble " l'affaire de personne " livré à la plus totale improvisation. Les " quatre sages " organisateurs du débat sur les essais transgéniques en février 2001 n'ont eu aucune prise sur le devenir de leurs recommandations. De même les maîtres d'œuvre des débats publics de la Commission nationale du débat public (CNDP) s'avouent incompétents pour assurer une continuité politique.

Au point que de nombreux citoyens mobilisés pour des conférences de citoyens restent sceptiques sur l'exercice, dubitatifs sur un possible effet... Des théoriciens politiques comme Lynn Sanders dénoncent " l'hypocrisie de l'espace public prôné par Habermas " , et Chantal Mouffe de l'Université de Westminster (Grande-Bretagne) met les pieds dans le plat : " La démocratie c'est le conflit, ce ne peut pas être la discussion ".

Pourtant, nous percevons bien que la participation citoyenne est un enjeu majeur de transformation des démocraties. Enjeu de vigilance car il arrive que les choses vraies ne percent pas dans la conscience politique. " Il ne suffit pas de prouver la corrélation entre réchauffement climatique et augmentation des gaz à effet de serre " insiste Al Gore dans son film 'Une vérité qui dérange'. Enjeu de répartition des pouvoirs pour protéger les biens communs (santé, environnement, patrimoines...). Lobbying et collusion entre pouvoirs industriels, académiques, politiques ont rendu possible les dénis de l'amiante, de Tchernobyl, du sang contaminé...

Tant que la prise de risques et l'innovation, sont strictement pensées comme " affaires techniques ", on empêche l'entrée en scène des acteurs concernés locaux... On agit contre eux au lieu de construire avec eux. On maintient la caricature de la société civile, cantonnée à être soit atone, soit violente ! Selon Gilles Hériard-Dubreuil, fondateur de Mutadis Consultants , instigateur des programmes européens Trustnet (et Trustnet in action - réseau de confiance en action - ) " Il faut s'inspirer des situations où s'opèrent des changements de rôles - par exemple les pouvoirs publics quittant leur place de prescripteurs pour devenir des animateurs de processus - avec montée en puissance de la société civile qui produit des connaissances. On sort alors du schéma inopérant d'une " bonne connaissance " qu'on mettrait en application en force ". Il est possible selon lui de pratiquer autrement les régulations, non pas en bout de course mais au contraire en amont, un peu comme on pratique l'acupuncture : " on peut repérer les éléments de vigilance dans la société, aider à les renforcer et s'appuyer dessus, précise-t-il s'appuyant sur la vision du philosophe américain John Dewey développée dans son livre 'Le public est ses problèmes ' paru en 1927.

Dès lors, les problèmes d'articulation "  sciences et société " n'ont plus rien avoir avec des questions de perception, de compréhension technique. Ils procèdent du sens des projets, de l'adhérence ou implication des personnes concernées, géographiquement, affectivement, techniquement, financièrement ou biologiquement (par leur santé ou la qualité de leur environnement).

Il s'agit de re-déterminer la technologie (qui comprend le logos)

  • selon les problèmes posés par sa mise en œuvre concrète (locale ou globale),
  • avec des connaissances diverses aux statuts spécifiques,

en relation des acteurs locaux reliés au tissu national et européen. Pour une innovation appropriée, qui n'exproprie personne....

  

Participation citoyenne dans les livres et les medias

Comment les riches détruisent la planète par Hervé Kempf, journaliste au Monde

Paru au Seuil, janvier 2007

Dans un livre dense et personnel, Hervé Kempf brosse dans une épure efficace comment la quête effrénée de biens, objets d'un statut, anéantie les ressources, asservit les pauvres soumis à des conditions environnementales délétères d'existence et menace la démocratie. Il dénonce les décideurs qui " sont dans la même situation qu'un chef d'entreprise dont l'expert comptable oublierait de compter l'amortissement. Ils croient que l'entreprise va bien alors qu'elle court à la faillite ". Dans des avalanches de chiffres il décrit le désastre écologique et la flambée des salaires des " goinfres goulus ou oligarques ". La démocratie est progressivement abâtardie relève-t-il, par l'alibi du terrorisme, les prétextes de sécurité, le recours croissant à l'emprisonnement, la criminalisation de la contestation politique, la surveillance intégrale et la trahison des médias. Il cite Tocqueville dans un passage saisissant d'actualité : " L'espèce d'oppression dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera en rien de ce qui l'a précédé (...) Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré, à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres (...) Il est à côté de ses concitoyens, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point. Il n'existe qu'en lui-même et pou lui seul et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie. Au-dessus de ceux-là, s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul s'assurer leur jouissance et de veiller à leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril, mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir ". Le rempart démocratique n'est donc pas vain face au pillage écologique et la frénésie financière.

 

La Dissociété par Jacques Généreux, Seuil, 2006

Un processus de " dissociation " est à l'œuvre depuis plus de 30 ans dans les pays occidentaux par destruction de l'esprit collectif. L'aspiration à " être  soi " a laminé l'autre aspiration de tout être humain, celle d'être avec les autres, en solidarité, selon Jacques Généreux. Et de conclure " La démocratie effective c'est quand le peuple a la capacité de contrôler les politiques publiques ".

 

La télécratie contre la démocratie par Bernard Stiegler, Flammarion, 2006

Nous détestons la TV que nous regardons " Telle était la conclusion d'un récent sondage réalisé par Télérama qui souligne que nous sommes comme " telespectateurs " en pleine situation d'addiction en plein toxicomanie télévisuelle. Ainsi Bernard Stiegler considère que l' "on a ruiné le désir " qui passe par des conditions symboliques (avec des milieux associés, des correspondances....). La TV produit du populisme pulsionnel, elle maintient les gens en consommateur, figure antagoniste du citoyen Pour Stiegler, il ne reste plus que des " subsistances " alors que le politique s'appuie sur des " consistances ". Pour sortir de cet " état moral dépressif ", il s'agit de réinvestir les associations (avec le milieu naturel), avec la mémoire collective, faire des projets riches en désir avec les techniques. " Le désir noue les choses pour les transformer en énergie sociale, déclare Bernard Stiegler

 

Réenchanter le monde, La valeur esprit contre le populisme industriel par Bernard Stiegler & Ars Industrialis, Flammarion, 2006.

Plus qu'un clin d'œil au Medef, qui avait choisi ce slogan comme mot d'ordre pour son université d'été en 2005, le livre de Bernard Stiegler, intitulé: " Réenchanter le monde ", est un manifeste contre le désenchantement actuel, désenchantement intrinsèque au capitalisme, comme l'avait déjà diagnostiqué Max Weber au tout début du 20ème siècle. Mais ce dernier a pris des proportions dramatiques un siècle plus tard, du fait des dérégulations et déréglementations introduites par le capitalisme libéral de notre société " hyperindustrielle " - une société de contrôle. " Vendre du temps de cerveau disponible " est la formule tristement célèbre qui résume aujourd'hui l'esprit de ce capitalisme.

Que faire ? " s'interroge Bernard Stiegler. " Il faut refonder la société contre le règne de l'ignorance, investir dans l'augmentation de la valeur esprit ". Tout est dit à travers les titres de l'introduction et des deux chapitres qui composent ce bref et stimulant ouvrage, signé conjointement avec Ars Industrialis, l'association internationale " pour une politique industrielle des technologies de l'esprit ", qu'il a co-fondée en 2005 avec Marc Crépon, Georges Collins, Catherine Perret et Caroline Stiegler. Car Bernard Stiegler est de la trempe des philosophes militants, de ceux qui, à la fois, osent penser les enjeux actuels, notamment ceux de l'homme et la technique, et qui tentent de transformer le réel par le politique. " Trouver les nouvelles armes philosophiques nécessaires au combat politique ", tel est le credo de Ars Industrialis, des armes pour lutter contre le règne de l'ignorance, pour nous rendre le sentiment d'exister, pour faire reprendre ses esprits au capitalisme.

Chronique Par Laurent Chicoineau, directeur du Centre de Culture scientifique et technique (CCSTI) de Grenoble.

 

A lire aussi :

Le Vivant entre Science et marché : une démocratie à inventer - ouvrage coordonné par Janine Guespin-Michel et Annick Jacq - Collection Espaces Marx, Syllepse

Croissance ? Décroissance ? Durable ? Solidaire ? Le développement en débat - ouvrage coordonné par Patrick Coulon et Sylvie Mayer - Collection Espaces Marx, Syllepse

Les scientifiques entre pouvoir et savoir, par jean Jacques Salomon, Albin Michel

 

 

Agenda

20 janvier - Conférence de citoyens sur les nanotechnologies organisée par le Conseil régional Ile-de-France

http://espaceprojets.iledefrance.fr/ rubrique NanoCitoyens

Inscription à http://www.ceis-strat.com/nanotech-idf

20 janvier - séance publique sur la démocratie participative organisée par Ars industrialis au théatre de la Colline, 15 rue Malte-Brun, Paris 20eme, Entrée libre sur réservation au 01 44 62 52 00 - www.arsindustrialis.org

22 janvier - Rencontre pour les porteurs de projets Science et société pour le 7eme PCRD, Bruxelles.

25 janvier - soirée consacrée aux nanotechnologies dans le cadre de la semaine de la science de Saint Michel sur Orge (91)

5 février, Conférence finale NanoDialogue au Parlement européen de Bruxelles.

8 février, Lancement du cycle Santé mentale et cerveau de VivAgora, 1er débat de 18h30 à 21h à la Mairie du 2eme arrondissement de Paris. Voir programme sur le site www.vivagora.org

13 février - Rencontres Sciences et société du CNRS

15 février, 2eme débat Santé mentale & Cerveau : " diagnostic des troubles psychiatriques : quels peuvent être les usages des nouvelles technologies ? 18h30 à 21h à la Mairie du 2eme arrondissement de Paris. Voir programme sur le site www.vivagora.org

19-20 mars - restitution des expériences de débats publics sur les nanotechnologies et interpellation des acteurs industriels, académiques et politiques. Voir prog Le Collège.

 

Ressources Nano & société.

Le site www.nanodistrict.org : http://www.nanodistrict.org/ présente différents travaux économiques réalisés sur les nanotechnologies

Le site www.nanotrendchart.org http://www.nanotrendchart.org/ présente une cartographie des nanotechnologies

La revue MIT http://www.technologyreview.fr/nano-tech/ publie ce mois de janvier 2007 un numéro spécial nano

Est paru fin 2006, un rapport sur le développement économique des nanotechnologies

ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/nanotechnology/docs/nanoarticle_hullmann_nov2006.pdf

 

 

 

Nouveau documents :

Rapport comité éthique du Québec

Rapport de FOE Australie

http://nano.foe.org.au/

Rapport concernat le developpement economique des nanotechnologies :

ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/nanotechnology/docs/nanoarticle_hullmann_nov2006.pdf