Pourquoi parler de libertés individuelles dans le cadre d’un débat sur les nanotechnologies ? D’abord parce que le travail à l’échelle nanométrique ouvre des possibilités nouvelles pour l’électronique de pointe : la réduction de la taille des composants électroniques permettraient de faciliter l’utilisation et la diffusion de dispositifs de type RFID assurant l’identification univoque des produits… ou des individus eux-mêmes. On peut alors s’interroger sur les façons de préserver la confidentialité des données personnelles, voire la liberté individuelle.
La nanomédecine quant à elle est au cœur des programmes de recherche en nanotechnologies et nanosciences. Elle promet des traitements localisés des tumeurs, ainsi que des dispositifs de diagnostic efficaces, facilement transportables et peu coûteux. Les applications des nanotechnologies à la santé humaine pourraient sembler consensuelles. Elles soulèvent pourtant des questions cruciales : qu’en sera-t-il de l’accès aux nouvelles technologies de soin ? Comment l’utilisation de diagnostics avant même l’apparition des premiers symptômes serait-il contrôlé ?
Nanoélectronique et nanomédecine montrent bien l’ampleur des questions soulevées et la variété des domaines techniques concernés par l’appellation « nanotechnologies ». Les deux thèmes du débat de la semaine prochaine connectent de nombreuses disciplines scientifiques et des questions éthiques cruciales.
Face à l’ampleur des thèmes relatifs aux nanotechnologies, on peut être tenté de voir là, la preuve que le terme « nanotechnologies » n’est qu’une étiquette, un label, dont on se pare pour obtenir des financements, ou suivre une mode. Face à cette mode, il s’agirait alors de considérer froidement la liste des technologies concernées, et d’examiner les « impacts sociaux » de chacune d’elles. En suivant cette perspective, on serait sans doute amené à critiquer le choix des thèmes du débat de la semaine prochaine : n’est-il pas ambitieux de traiter à la fois de nanoélectronique et de nanomédecine au cours d’une même réunion ? Mais on peut aussi prendre au sérieux la largeur des domaines recouverts par les nanotechnologies, et s’interroger sur ce qui unit les thèmes qui seront discutés lors du débat public du 1er décembre. A cet égard, le lieu de ce débat, Grenoble, est loin d’être anodin.
Nanomédecine et nanoélectronique sont au cœur du projet grenoblois de développement des technologies. Les projets nanomédecine et nanoélectronique de l’agglomération grenobloise s’ancrent dans une longue tradition de recherche locale, dont le prix Nobel de physique Louis Néel est un des symboles. Cette tradition est inséparable du « modèle grenoblois » de soutien fort au développement scientifique de la part des collectivités territoriales. Plus que jamais le « modèle grenoblois » est à l’œuvre sur les nanotechnologies : l’agglomération de Grenoble, la « Métro », et les autres collectivités n’ont jamais démenti leur soutien – y compris financier – aux projets relatifs aux nanotechnologies, via le centre Minatec, les projets Nanobio, et le récent Clinatec. Aux intérêts locaux s’ajoutent des considérations nationales : les nanotechnologies sont intégrées dans une politique de développement territorial. Cela se traduit par exemple par la mise en place de pôles de compétitivité, qui sont des structures locales vouées à la mise en réseau d’acteurs universitaires et industrielles de la recherche scientifique. A Grenoble, le pôle Minalogic, consacré à la micro et nanoélectronique et au logiciel embarqué, est « à vocation mondiale ».
Les nanotechnologies touchent l’électronique et la biologie, les questions de liberté individuelle et celles d’éthique du vivant. Et cela, non seulement parce qu’elles font se rencontrer les disciplines scientifiques, et qu’elles regroupent des technologies transversales dont la liste des applications est longue. Mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles sont un programme de politique scientifique, qui associe projets scientifiques mobilisant de nouvelles pratiques et des instruments innovants, organisation de la recherche fondée sur des liens étroits entre recherche et industrie, et plans de développement territorial fondés sur la mise en relation d’acteurs locaux.
La critique radicale des nanotechnologies telle qu’elle se fait entendre à Grenoble n’a pas ignoré cette dimension : c’est un programme global d’organisation de la science et de la société qui est dénoncé par les critiques les plus actifs. Pour ceux-ci, il est vain de parler des « impacts » ou des « effets négatifs » de la technologie – qu’il serait alors possible de chercher à contrer. La critique est celle de l’ensemble de la politique nanotechnologies, à la définition de laquelle la société civile est loin d’avoir été impliquée.
Comment alors aborder le débat public ? On peut refuser tout principe de participation au motif que la participation est déjà une compromission avec un programme critiquable. On peut aussi considérer, et les orientations de Vivagora nous y conduisent, qu’émerge avec les nanotechnologies l’opportunité de mettre en discussion bien plus que les « impacts » d’une technologie : le processus même de définition d’une politique scientifique pourrait devenir l’objet du débat. Tirer parti de cette opportunité, ce serait associer différents acteurs, dont ceux de la société civile, à la définition des orientations technologiques, de les ajuster aux aspirations communes et à la construction des instruments, comme l’étiquetage, la déclaration obligatoire ou l’évaluation risques bénéfices, pour maîtriser le développement des technologies.
La discussion sera-t-elle bloquée dans l’examen des « impacts » d’une série de technologies non contestables ? Ou bien permettra-t-elle d’envisager des prises pour repenser les façons de prendre des décisions publiques sur les questions techniques ? C’est là un enjeu central pour l’ensemble de ce débat public. On peut souhaiter que la réunion de Grenoble permette de mettre en débat les façons de définir les politiques scientifiques locale et nationale.
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