On attendait un fil de discussion, la trame d’un débat, le tissage des accords et désaccords. Le débat de Lille de ce 17 novembre a été un vaste détricotage, pire une « filature » pour débusquer l’ennemi. Le sixième débat public sur les nanotechnologies consacré aux textiles techniques nanomanufacturés et aux RFID s’est soldé par un fiasco orchestré par une soixantaine d’opposants à la discussion. « Le débat, on s’en fout, on ne veut pas de nano du tout » ont scandé les « empêcheurs » dénonçant un « débat pipeau ». Les organisateurs ont tenté de tenir l’ordre du jour dans une atmosphère électrique interrompus par des interpellations intempestives.
Cet empêchement du débat, auquel VivAgora a été confrontée dès 2006, lors de son cycle Nanomonde à Paris, continue d’être la posture « simple » des manifestants qui entendent bien « jeter le bébé avec l’eau du bain » (la technologie avec son système). La technophobie incarnée qui s’arque boute contre le pacte entre technoscience et technomarché.
En agissant de la sorte, ils entretiennent avec leurs adversaires technophiles et dominants, le petit manège délétère qui confisque la discussion publique et la construction d’un arbitrage démocratique.
Mais la posture, de radicale est en train de devenir schizophrène. Ne pas espérer quoi que ce soit d’un débat c’est une chose, empêcher que d’autres y contribuent et en attendent des fruits en est une autre. Le risque ici est l’enlisement, l’incohérence et la perte de tout message. Servir le chaos social ou le dégoût de toute implication pourrait s’avérer contre productif là où les urgences, en terme de gouvernance sont légion ! Les publications récentes concernant l’effet génotoxique des nanotubes de carbone et du dioxyde de titane (1) obligent à pousser les cadres de la protection.
Certes le débat n’est jamais à la hauteur des attentes. Certes le débat est enfermé dans une procédure normée : information descendante produite par les « experts », un espace de temps réduit après d’importants financements d’équipements déjà réalisés (voir Nano & Nous du 15 octobre 2009. Oui, la Commission particulière du débat public a manifesté une frilosité à donner prise aux citoyens sur la démarche : pas d’affichage du programme des réunions (liste des intervenants) avant les événements, pas de visibilité en ligne sur les questions et discussions des internautes, explications trop techniques en début de rencontre à Strasbourg ou à Orléans, vivacité atténuée des interventions dans les synthèses et verbatims… La peur rode dans le camp des administrations… en lieu et place du pari sur l’intelligence collective !
Mais cette crispation croissante, après les tensions vécues à Toulouse, le 20 octobre, et à Clermont-Ferrand, le 10 novembre, illustre combien le débat public ne sera jamais la panacée pour inclure la société dans l’élaboration des choix en matière de santé, d’environnement ou d’innovation. Finie la posture d’acceptabilité, les citoyens entendent contribuer à la construction des projets. Prendre au sérieux l’engagement des parties prenantes exige de penser le contrat social, hors duquel aucune confiance ne peut mûrir. Il y a un pacte à inventer pour associer les parties prenantes à la construction de technologies ajustées aux humains. Outre l’engagement réciproque à clarifier, trois conditions peuvent servir de balises pour l’invention de la démocratie écologique et technique (2) :
les citoyens ne peuvent s’impliquer que s’ils contribuent à la fois aux savoirs (situés), aux questionnements (selon ce qui les concernent) et à l’élaboration des scénarii du futur
l’état des lieux sur un champ même très technique ne peut se faire sans les acteurs pluralistes et sans repérer les conflits d’intérêt.
la sortie du désajustement technique (qui produit les crises sanitaires et écologiques) passe par la solidarité et la mise en œuvre de valeurs de justice.
Dans ce contexte, que va-t-il se passer à Besançon, le 24 novembre prochain pour la prochaine séance consacrée à la compétitivité ? Le point majeur est sans doute de prendre acte de la gravité des enjeux. Sommes nous dans une course de vitesse où toute réflexivité hypothèque la performance ? Est-on dans une fuite en avant prédéfinie à l’échelle internationale ou bien les nations ont-elles droit à poser des discordances comme le Japon qui s’est refusé à affecter les nanotechnologies à des buts militaires précis ? Et pourra-t-on à Besançon évoquer les autres objectifs que celui de la compétitivité qui entrent en concurrence (ou en contradiction) comme les « objectifs du Millénaire » ?
Dans la course pour exister dans le palmarès des puissants, y-a-t-il la place pour des alternatives ? Les nanotechnologies contribuent-elles à diversifier les représentations des possibles ou bien assiste-t-on à la suprématie d’un standard ? Si les développements scientifiques et techniques déferlent sans considération des territoires, de leurs habitants et de leurs préoccupations, on prend l’outil technique comme une fin en soi et non comme un outil pour servir au bien-être des hommes.
(1) Titanium Dioxide Nanoparticules Induce DNA Damage and Genetic Instability In vivo in Mice, Benedicte Trouiller et al. UCLA, Cancer Res 2009 ; 69 : (22) , November 15, 2009
(2) Voir le Cahier d’acteurs de VivAgora
Les investissements en matière de nanotechnologies dans le monde
L’engouement pour les nanotechnologies a été largement porté par des programmes politiques non moins ambitieux que celui de la conquête de la Lune dans les années 70, ou du décryptage du génome humain dans les années 90. Trois grandes régions constituent les pôles majeurs d’excellence dans le domaine : l’Asie avec le Japon et la Chine, les Etats-Unis et l’Union européenne. Tous les pays développés et émergeants sont entrés successivement dans la course : la Corée en 2001, l’Europe en mars 2002, suivie de la Chine et de Taïwan en septembre 2002.
Entre 1998 et 2003, les investissements publics dans les nanosciences et nanotechnologies ont été multipliés par six en Europe, par huit aux États-Unis et au Japon.
L’Europe, l’Asie et les Etats-Unis investissent à peu près autant en matière de R&D pour les nanotechnologies. La part des investissements privés est largement plus importante outre-Atlantique qu’en Europe
Le Japon et la Chine
Le Japon a été le premier à investir dans les nanotechnologies – c’est aussi d’un de ses physiciens, Norio Taniguchi que nous vient le terme de « nanotechnologies » – avec le lancement en 1991 d’un programme sur dix ans d’un montant de 185 millions de dollars
Si le montant des investissements chinois dans le domaine reste incertain, le nombre de publications scientifiques produites par des chercheurs chinois a connu un accroissement notoire, talonnant de près les productions écrites des Etats-Unis et des pays européens. La Chine témoigne donc d’une vitalité certaine en matière de recherche sur les NST.
La Russie
La Russie veut sans doute se poser comme une puissance technologique réémergente. La constitution du consortium RUSNANO, joint aux efforts industriels dans le domaine militaire, confirme le nouvel élan donné par Moscou dans la recherche sur les nanotechnologies. Le groupe a bénéficié au titre de cofinancement de projets d’innovation de près de 3,62 milliards d’euros. Cette entreprise publique aura pour autres missions d’établir des ponts entre les organismes gouvernementaux, scientifiques et industriels pour la mise en œuvre du projet nanotechnologique russe.
La Fédération de Russie a choisi de faire des nanotechnologies l’un des principaux leviers de sa croissance. Première démonstration de cette volonté, la création en date du 9 juin 2007 d’un Conseil gouvernemental pour les nanotechnologies ouvre la voie sur l’adoption d’un vaste programme de recherche.
Le gouvernement russe a débloqué une enveloppe budgétaire de quelque $5 milliards pour la période 2008 à 2015. L’objectif est d’atteindre d’ici 2015 un chiffre d’affaire de 32 milliards de dollars pour la vente de produits « nanotechnologiques » issu de l’industrie, avec plus de 6 milliards pour l’exportation.
Les Etats-Unis
La surveillance assurée par le World Technology Evaluation Center (WTEC situé dans le Maryland) a été déterminante pour alerter sur les mobilisations au Japon et en Russie. La Nanoinitiative Américaine de 2000 (NNI) lancée par Bill Clinton a alloué 422 millions de dollars de dollars au secteur avec un slogan : « Façonner le monde, atome par atome ». La proposition budgétaire de 2010 pour la National Nanotechnology Initiative (NNI), publiée le 14 Mai 2009, s’élèvait à 1,64 milliards de dollars, avec près du tiers alloué au Département de la défense. Depuis la création de la NNI en 2001, l’investissement total du gouvernement américain sur les nanotechnologies a été de12 milliards de dollars.
La NNI représente un formidable outil de déploiement pour les acteurs de la base industrielle et technologique américaine. En huit ans, elle a permis le développement de 1500 entreprises œuvrant dans les nanotechnologies et dont la valeur des produits dépasse, chaque année, les quarante milliards de dollars. Le taux de croissance annuel des activités d’entreprises investies dans les nanoscience et technologies atteint les 25%.
L’Europe
Au niveau européen, la Commission a consacré en 2007, 560 millions en faveur de nanosciences-nanotechnologies. Pour le 7ème programme cadre de recherche (PCRD), la Commission a prévu d’allouer environ 3,5 milliards d’euros aux nanotechnologies pour la période 2007-2013. Pour la Commission il « est essentiel que [son] industrie puisse apporter sur le marché des produits et des services issus de la nanotechnologie » et admet qu’il existe bel et bien une course engagée entre les principales puissances scientifiques du monde dans le domaine des nanotechnologies.
Si la valeur absolue des montants accordés par l’Union européenne à la recherche dans le domaine des nanotechnologies dépasse les niveaux atteints par les Etats-Unis et le Japon, ces mêmes montants, une fois rapportés au nombre d’habitants, laissent ces deux derniers pays en avance : 2,4 euros par habitant pour l’Union européenne contre 3,5 euros pour les Etats-Unis et 6,2 pour le Japon. L’Europe ne dispose aussi d’aucun instrument comme la NNI.
Comme les Etats-Unis, l’Europe s’engage dans la voie de la convergence : convergence technologique dans les programmes de recherche sur les nanosciences ; nouveaux agendas de recherche favorisant les approches interdisciplinaires ; développement de structures adaptées d’encadrement de la recherche sur les technologies convergentes (normalisation technique, code de bonne conduite, observatoire social chargé de l’évaluation sociétale des projets, etc.) ; instauration d’un modèle de gouvernance des technologies convergentes.
La Commission a financé un observatoire européen des nanotechnologies (3 millions d’euros) pour encadrer les recherches dans ce domaine. Si ce principe de veille est bienvenu, une démarche responsable dans le domaine des nanotechnologies ne doit-elle pas être impérativement partagée par l’ensemble de la communauté scientifique internationale ? On est loin du compte aujourd’hui même si l’OCDE s’emploie à faire un état des lieux des risques sanitaires de quatorze nanomatériaux.
La France
En France, le programme « nano » est celui qui est le plus financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR). Le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) a joué un rôle structurant, mobilisant des fonds publics importants dans le secteur de l’électronique, pour Minatec à Grenoble, Minalogic puis Crolles 2. En 2009, deux projets phares ont été lancés : NanoInnov d’un montant de 70 millions d’euros pour une implantation à Saclay notamment et Nano2012 (qui fait suite à Crolles 2), dont le budget de 2,3 milliards d’euros est assumé à hauteur de 477 millions par l’Etat et 667 millions par les collectivités locales. La France se situe en bonne position (6eme rang) au niveau de ses publications sur les nanotechnologies. Par contre, sa place est moins bonne en matière de brevets (10ème rang).
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