Accueil du siteVeille sur le débat publicGouvernance partagée
Forum suédois sur la téléphonie mobile : un exercice raté
lundi 28 septembre 2009
par Linda Soneryd
popularité : 1%

Les agences publiques et les sociétés privées répondent de plus en plus souvent aux appels en faveur d’une plus grande transparence. Généralement, les pressions en ce sens apparaissent lorsqu’il existe de la défiance dans la société. On conçoit alors des indicateurs, des méthodes de classement et de notation pour rendre plus transparentes les activités des organisations et des professionnels, dans l’espoir que cela restaurera la confiance à leur égard. Les efforts d’assemblées d’experts visant à améliorer le dialogue avec le public peuvent être considérés comme des exemples plus « qualitatifs » de transparence.

En Suède, les manifestations contre la mise en place d’un réseau de troisième génération (3G) de téléphonie mobile a conduit le gouvernement à estimer qu’existait un tel besoin. Percevant une méfiance dans le public, l’Autorité suédoise de protection contre les radiations (SSI) a organisé un forum sur la communication par téléphonie mobile. Son ambition était de clarifier, pour le public, en particulier pour les groupes les plus critiques, la façon dont la SSI décide des niveaux nationaux acceptables d’exposition aux rayonnements non ionisants et d’expliquer quelles connaissances elle utilise pour prendre ses décisions. J’ai eu l’occasion d’analyser ce forum, et il m’est apparu que cette forme de transparence, plus que révéler comment la SSI procédait, orientait les débats et augmentait la suspicion entre les acteurs.

Le forum a réuni les pouvoirs publics, les représentants de conseils locaux, l’industrie de la téléphonie mobile, un groupe contestataire suédois, Vågbrytaren, et l’association suédoise des personnes électrosensibles. Au départ, il était admis que les participants pouvaient assez largement influer sur le cadrage de l’exercice ; l’objectif n’était pas de transformer les résultats en décisions politiques mais de faire en sorte que chacun comprenne mieux les positions des uns et des autres. Comment l’exercice a-t-il fonctionné ?

Parmi les aspects problématiques du forum, celui-ci m’a frappé : la SSI avait déjà décidé que le problème soulevé était la « défiance » et que la « transparence » était la solution. Son raisonnement sous-entendait qu’il existait un déficit d’information : une fois que les gens sauraient ce que la SSI faisait et ce sur quoi elle fondait ses décisions, la confiance à son égard serait restaurée. Or les gens ne protestaient pas contre le réseau 3G seulement par méfiance envers l’autorité de protection contre les radiations non ionisantes. Il existait au moins deux autres raisons essentielles.

D’abord le gouvernement suédois avait présenté un objectif très ambitieux pour développer le réseau 3G : la construction de nombreux pylônes en très peu de temps. Cela heurtait la forte tradition locale d’autogouvernance des villes suédoises. De plus, pour certains tout du moins, il était difficile de trouver un avantage au développement de cette nouvelle technologie, autre que de servir les intérêts des grandes firmes de téléphonie mobile.

Au cours du forum, on a discuté des caractéristiques de la preuve et de ce qui fait que les connaissances (ou le manque de connaissances) sont suffisantes pour conduire à des décisions. La conception de la SSI sur ce qui pouvait être considéré comme un savoir validé s’est imposée. Dans ce contexte, les expériences des participants électrosensibles n’ont pas compté. En fait, comme beaucoup de discussions étaient centrées sur les critères d’appréciation de la qualité des études scientifiques, beaucoup de déclarations sont apparues non pertinentes et la légitimité de leurs auteurs a donc aussi été remise en question.

Cette méthode de « transparence » était biaisée non seulement dans sa conception des relations entre savoirs et développement technologique, mais aussi dans sa compréhension des préoccupations potentielles des gens. En conséquence, le forum s’est achevé sur d’éprouvantes discussions consistant à savoir si telle ou telle déclaration était exacte et si les participants étaient fiables. Plutôt que de créer de la confiance, il a multiplié les points de suspicion : les personnes électrosensibles sont-elles vraiment malades ? Comment sont rémunérés les membres de la commission internationale de protection contre les radiations non ionisantes (ICNIRP) ? Les discours des groupes contestataires ne reflètent-ils que leurs idéologies ? Un débat démocratique et ouvert sur des développements technologiques devrait en théorie être à même de s’attaquer aux questions idéologiques. Mais quand le souci de transparence est utilisé comme outil stratégique dans le seul but de restaurer la confiance envers l’organisateur des débats, il y a peu de chance que cela se produise.

 
Post Scriptum :
Linda Soneryd est professeur de sociologie à l’Université de Stockholm et directrice de recherche au Centre de recherche sur les organisations (Score) à Stockholm
Articles de cette rubrique
  1. De la nécessité de l’ironie ordinaire
    25 juillet 2007

  2. La communion des saints
    25 juillet 2007

  3. La tyrannie du "prêt à penser"
    25 juillet 2007

  4. "Trustnet in action" : vers une gouvernance inclusive des "activités à risque"
    18 septembre 2007

  5. NanoCitizens : pour une veille publique engagée
    18 septembre 2007

  6. Changement des pratiques sociales pour une innovation responsable
    18 septembre 2007

  7. L’"innovation partagée" au service du principe de précaution
    18 septembre 2007

  8. La fin de la régulation du risque zéro...
    19 septembre 2007

  9. La (con)fusion entre dépistage et soin
    30 octobre 2007

  10. Environnement : pour une science sans œillères
    5 novembre 2007

  11. Géoingénierie : les océans comme nouveau champ d’expérimentation
    13 novembre 2007

  12. Deloitte : le dialogue entreprises-parties prenantes comme opportunité stratégique
    25 janvier 2008

  13. La défiance, ennemie de la coopération
    25 janvier 2008

  14. Quelles structures et soutiens financiers du débat sur les nanotechnologies en Grande-Bretagne ?
    25 janvier 2008

  15. Expertise pluraliste pour gérer les anciennes mines d’uranium du Limousin
    7 avril 2008

  16. Biodiversité : une fondation et des interrogations
    8 avril 2008

  17. Mission Lepage : l’Europe et les nouvelles technologies
    8 avril 2008

  18. Le Marais poitevin : de la responsabilité politique de l’Etat
    8 avril 2008

  19. Les neurosciences entrent en politique
    8 avril 2008

  20. Vers un encadrement responsable des nanomatériaux
    15 septembre 2008

  21. Publier et vulgariser : un même élan ?
    15 septembre 2008

  22. Une recherche au service des priorités sociales
    15 septembre 2008

  23. OGM : mettre à plat les intérêts cachés
    15 septembre 2008

  24. Science et décision
    27 novembre 2008

  25. Les Parlementaires veulent organiser le débat sur les choix d’innovation ?
    27 novembre 2008

  26. Nanoproduits : quels contrats pour donner confiance ?
    27 novembre 2008

  27. Comets : le bilan du rapport « nano » en réunion publique
    27 novembre 2008

  28. Eoliennes : un sujet sensible, même chez les écologistes…
    25 février 2009

  29. Nanotechnologies : les consommateurs privés d’infos ?
    25 mai 2009

  30. La démocratie technique pour ajuster désirs et limites
    14 septembre 2009

  31. Forum suédois sur la téléphonie mobile : un exercice raté
    28 septembre 2009

  32. La démocratie sanitaire : un sujet toujours d’actualité
    30 septembre 2009

  33. Quelques idées sur les enjeux du sommet de Copenhague
    23 octobre 2009

  34. Pandémie grippale et vaccination : entre peurs irrationnelles et certitudes douteuses
    8 décembre 2009

  35. Nouvelle loi Léonetti : la mission de débat bioéthique confiée au CCNE
    18 mars 2010

  36. Pourquoi les processus traditionnels de participation institutionnelle ne permettent-ils pas de résoudre le déficit démocratique ?
    18 mars 2010

  37. Mutation à l’OPECST en phase avec le Parlement du futur
    20 avril 2010

  38. Création de l’ANSeS : la vigilance est de mise
    21 juin 2010