Les agences publiques et les sociétés privées répondent de plus en plus souvent aux appels en faveur d’une plus grande transparence. Généralement, les pressions en ce sens apparaissent lorsqu’il existe de la défiance dans la société. On conçoit alors des indicateurs, des méthodes de classement et de notation pour rendre plus transparentes les activités des organisations et des professionnels, dans l’espoir que cela restaurera la confiance à leur égard. Les efforts d’assemblées d’experts visant à améliorer le dialogue avec le public peuvent être considérés comme des exemples plus « qualitatifs » de transparence.
En Suède, les manifestations contre la mise en place d’un réseau de troisième génération (3G) de téléphonie mobile a conduit le gouvernement à estimer qu’existait un tel besoin. Percevant une méfiance dans le public, l’Autorité suédoise de protection contre les radiations (SSI) a organisé un forum sur la communication par téléphonie mobile. Son ambition était de clarifier, pour le public, en particulier pour les groupes les plus critiques, la façon dont la SSI décide des niveaux nationaux acceptables d’exposition aux rayonnements non ionisants et d’expliquer quelles connaissances elle utilise pour prendre ses décisions. J’ai eu l’occasion d’analyser ce forum, et il m’est apparu que cette forme de transparence, plus que révéler comment la SSI procédait, orientait les débats et augmentait la suspicion entre les acteurs.
Le forum a réuni les pouvoirs publics, les représentants de conseils locaux, l’industrie de la téléphonie mobile, un groupe contestataire suédois, Vågbrytaren, et l’association suédoise des personnes électrosensibles. Au départ, il était admis que les participants pouvaient assez largement influer sur le cadrage de l’exercice ; l’objectif n’était pas de transformer les résultats en décisions politiques mais de faire en sorte que chacun comprenne mieux les positions des uns et des autres. Comment l’exercice a-t-il fonctionné ?
Parmi les aspects problématiques du forum, celui-ci m’a frappé : la SSI avait déjà décidé que le problème soulevé était la « défiance » et que la « transparence » était la solution. Son raisonnement sous-entendait qu’il existait un déficit d’information : une fois que les gens sauraient ce que la SSI faisait et ce sur quoi elle fondait ses décisions, la confiance à son égard serait restaurée. Or les gens ne protestaient pas contre le réseau 3G seulement par méfiance envers l’autorité de protection contre les radiations non ionisantes. Il existait au moins deux autres raisons essentielles.
D’abord le gouvernement suédois avait présenté un objectif très ambitieux pour développer le réseau 3G : la construction de nombreux pylônes en très peu de temps. Cela heurtait la forte tradition locale d’autogouvernance des villes suédoises. De plus, pour certains tout du moins, il était difficile de trouver un avantage au développement de cette nouvelle technologie, autre que de servir les intérêts des grandes firmes de téléphonie mobile.
Au cours du forum, on a discuté des caractéristiques de la preuve et de ce qui fait que les connaissances (ou le manque de connaissances) sont suffisantes pour conduire à des décisions. La conception de la SSI sur ce qui pouvait être considéré comme un savoir validé s’est imposée. Dans ce contexte, les expériences des participants électrosensibles n’ont pas compté. En fait, comme beaucoup de discussions étaient centrées sur les critères d’appréciation de la qualité des études scientifiques, beaucoup de déclarations sont apparues non pertinentes et la légitimité de leurs auteurs a donc aussi été remise en question.
Cette méthode de « transparence » était biaisée non seulement dans sa conception des relations entre savoirs et développement technologique, mais aussi dans sa compréhension des préoccupations potentielles des gens. En conséquence, le forum s’est achevé sur d’éprouvantes discussions consistant à savoir si telle ou telle déclaration était exacte et si les participants étaient fiables. Plutôt que de créer de la confiance, il a multiplié les points de suspicion : les personnes électrosensibles sont-elles vraiment malades ? Comment sont rémunérés les membres de la commission internationale de protection contre les radiations non ionisantes (ICNIRP) ? Les discours des groupes contestataires ne reflètent-ils que leurs idéologies ? Un débat démocratique et ouvert sur des développements technologiques devrait en théorie être à même de s’attaquer aux questions idéologiques. Mais quand le souci de transparence est utilisé comme outil stratégique dans le seul but de restaurer la confiance envers l’organisateur des débats, il y a peu de chance que cela se produise.
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