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La « sérendip-attitude » pour accroître l’inventivité
lundi 14 septembre 2009
par Sylvie Catellin
popularité : 3%
Capter l’inattendu a été le mot d’ordre du colloque qu’ont organisé Pek Van Andel (Université de Groningue, Pays-Bas) et Danièle Bourcier (CNRS-CERSA) (1) à Cerisy du 20-30 juillet 2009 (2). Cette décade sur la sérendipité a réuni des chercheurs de toutes disciplines, des artistes, des ingénieurs, des décideurs et des amateurs curieux autour d’un objet indisciplinaire et paradoxal.

La sérendipité est la traduction de l’anglais serendipity, néologisme épistolaire forgé par Horace Walpole en 1754 et repris par des scientifiques états-uniens et britanniques au début du XXe siècle. Cette notion est issue d’un conte oriental très ancien qui a fait l’objet de nombreuses réécritures et adaptations. Béroalde de Verville et Voltaire notamment s’en sont inspirés en introduisant des variantes originales comme l’effet de suspens, qui fait participer le lecteur et lui permet d’expérimenter les modalités d’un raisonnement capable de donner accès à une connaissance inédite (S. Catellin).

L’aptitude à œuvrer avec l’inattendu, ou la faculté de repérer puis d’interpréter un fait surprenant, est en effet à l’origine de nombreuses découvertes et innovations. Comme on ne peut pas chercher ce que l’on ne connaît pas, parce que l’on ne sait pas ce que l’on doit chercher, on a besoin, pour découvrir quelque chose de nouveau, d’un élément imprévu ou non anticipé, par exemple une observation surprenante expliquée ensuite correctement. La sérendipité n’est pas la simple découverte par hasard, il n’y a pas de sérendipité sans la sagacité du chercheur, ni de sérendipité dans l’inaction.

Robert K. Merton, sociologue des sciences, l’a définie en 1951 comme la « rencontre, au cours d’une observation empirique, de données ou résultats théoriquement inattendus, aberrants et capitaux » (Vocabulaire de la psychologie de H. Piéron, 1968). Ceux-ci jouent un rôle déterminant parce qu’ils entrent en contradiction avec la théorie admise ou les faits déjà établis, et surtout parce qu’ils suscitent la curiosité du chercheur et l’incitent alors à donner un sens au fait observé. Dans les sciences de l’observation, Louis Pasteur et Claude Bernard avaient déjà souligné l’importance de ce mode de pensée (sans employer le mot sérendipité) qui fait coopérer la logique et l’intuition. Les événements dus au hasard interagissent avec l’esprit préparé, et la découverte dépend de l’esprit qui observe ou qui prête attention au fait accidentel, elle est toujours le produit d’une interprétation.

Mais dans nos sociétés modernes qui s’efforcent de tout maîtriser et de tout prévoir, de laisser le moins de place possible à l’imprévu, la sérendipité est rarement inscrite dans les programmes. Pourtant, planification et sérendipité ne s’excluent pas, elles se renforcent et se complètent. C’est ce que plusieurs interventions du colloque ont mis en évidence, notamment dans l’art subtil de l’improvisation musicale (D. Laborde), dans le cas des expéditions en milieu extrême (P. Crozet, P. Lièvre), ou encore dans le droit (D. Bourcier) et les politiques publiques (J-M Saussois).

Improviser, c’est gérer une situation dans l’interaction avec l’environnement. Les notions d’interaction environnementale et de dispositif (comme métaprogramme ou comme médiation) sont revenues à plusieurs reprises au cours des échanges.
La ville d’aujourd’hui, par exemple, peut être vue comme une configuration transcendantale de sérendipité (J. Lévy). Elle a un potentiel d’actions qui dépasse les capacités des individus à les actualiser. Comment gérer alors au mieux ces virtualités ? Il y a deux modes concurrents : on choisit dans une liste ordonnée (le répertoire) ou bien on utilise la sérendipité (« serendip attitude ») qui permet d’obtenir des interactions avec l’environnement à haute teneur en créativité, en assumant bien sûr le caractère aléatoire du résultat. La ville nous offre l’aventure d’une société déprogrammée.

La sérendipité est aussi un concept novateur pour s’orienter dans l’existence (F. Danvers), elle se rapproche alors du Kairos grec, le moment opportun. Se réorienter pour accueillir le donné de l’expérience implique une réceptivité à la surprise, l’attention au détail, aux choses habituellement négligées. La dimension sensorielle, émotionnelle est fortement impliquée dans le processus, de même que l’imagination.

Internet, et plus particulièrement le Web 2.0, offrent un terrain extrêmement fécond en sérendipité, d’une part grâce aux dispositifs stimulant l’activité créative dans les processus de constitution des collectifs de coopération (D. Cardon, N. Auray), mais aussi pour les possibilités d’interconnexions inédites entre différents domaines de savoir. La mobilisation de ces ressources et la manière d’en tirer parti selon des outils appropriés constituent un enjeu fondamental pour l’émergence d’innovations.
D’une manière générale, le phénomène de la focalisation actuelle sur la sérendipité n’est pas le fait du hasard. Il correspond au besoin du chercheur de retrouver une forme de liberté, un espace de recherche où l’on génère de la potentialité. Les environnements aptes à produire la créativité et l’innovation, en science comme en art, impliquent l’exposition à l’altérité, l’ouverture à d’autres modes de pensée, mais aussi la pratique de l’indisciplinarité (L. Loty), qui consiste à élaborer une recherche à partir d’un questionnement personnel en utilisant et en croisant librement les savoirs disciplinarisés.

(1) De la sérendipité dans la science la technique, l’art et le droit, Pek Van Andel et Danièle Bourcier, L’Act Mem, 2009
(2) http://www.ccic-cerisy.asso.fr/serendipite09.html

 
Post Scriptum :
Sylvie Catellin est Maître de conférences en sciences de la communication, Centre d’Histoire Culturelle des Sociétés Contemporaines, Université Versailles Saint-Quentin
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