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Comment gouverner l’incertitude ?
mercredi 29 juillet 2009
par Nathalie Fabre
popularité : 9%
Dans le cadre du colloque de l’AFSSET sur la gouvernance de l’incertitude (6 et 7 juin 2009), les approches et pratiques de l’évaluation et de la gestion des risques ont été confrontées aux évolutions, enjeux et conflits qui caractérisent aujourd’hui les risques sanitaires et environnementaux dans un contexte d’incertitude. L’organisation-même de ce colloque témoigne d’une prise de conscience collective de la nouveauté et des spécificités de la situation actuelle, engageant à entamer une réflexion de fond sur les modalités de gouvernance. Le public nombreux et assidu montre que le sujet est devenu central.

L’expertise confrontée aux limites du cadre traditionnel

Les modalités traditionnelles de l’évaluation des risques sont-elles applicables aux nouveaux risques émergents : quand on ne sait rien ou très peu de choses, comment quantifier l’occurrence du dommage ou sa gravité ? Et quand il existe des effets à faible dose, la définition d’un seuil d’effet est-elle encore pertinente ? Même si quelques scientifiques continuent à défendre la démarche classique d’évaluation des risques, force est d’admettre que celle-ci est largement mise à mal, lorsque les paramètres sont soumis à une forte incertitude.

Dans ce contexte, certains experts tentent d’élaborer de nouvelles méthodes pour approcher l’incertitude, par exemple en utilisant des échelles de graduation pour évaluer le risque en fonction de variables qualitatives. Bernard Chevassus au Louis, Inspecteur général de l’agriculture, a ainsi proposé d’explorer les différentes facettes de l’ampleur et de l’occurrence du dommage, en évaluant la sévérité des risques, la réversibilité des effets et leur acceptabilité par la population, d’une part, et en prenant en compte, d’autre part, les notions de plausibilité (quel est le degré de consensus sur l’existence du risque ?), d’observabilité (le phénomène s’il advient sera-t-il effectivement détectable ?) et de réductibilité (peut-on améliorer à court terme la connaissance du risque ?). Une fois évalués et gradués les risques à l’aune de ces six critères, une spatialisation peut en principe permettre de combiner ces différents aspects, pour déterminer si le risque dans son ensemble nécessite ou non l’adoption de mesures fortes (voir schéma ci-dessous). On peut reprocher à cette méthode de véhiculer une part importante de subjectivité, notamment dans le choix des critères et l’importance relative à leur accorder... Le choix des parties prenantes amenées à donner un avis sera donc assez déterminant.

Figure 1 : Modèle qualitatif d’évaluation des risques, proposés par Bernard Chevassus. Après évaluation des différents aspects du risque et report des données sur le graphique, un polygone se dessine en rouge. Lorsque le centre de gravité de celui-ci se situe en dessous de la ligne en pointillés, des mesures fortes s’imposent pour parer aux dommages éventuels.

Le modèle de la « science normale »

En fait, il n’existe pour l’heure aucun consensus sur de nouvelles théories susceptibles de remplacer le modèle classique de l’évaluation des risques. Face à ce problème, le physicien et économiste Claude Henry (Sciences Po, Université Columbia) a posé la question de savoir comment qualifier une science incertaine et néanmoins fiable : si l’on reste dans le cadre de la « science normale » (1), seules les connaissances bien établies et conformes au modèle traditionnel peuvent faire l’objet de publications dans des revues à comité de lecture. Dès lors, les contributions scientifiques en matières de risques émergents ne paraissent que tardivement, après qu’elles soient devenues « normales », d’où un retard important dans la mise en place de mesures adaptées. Est-il donc vraiment possible de donner un contenu rigoureux et opérationnel au principe de précaution, si l’on reste dans le cadre de la « normalité » ?

Le modèle de la « science post-normale » (développé par Silvio Funtowicz et Jérome Ravetz) introduit, quant à lui, la possibilité de multiples approches et de multiples réponses pour une même question : les controverses et les perspectives contradictoires ne devraient pas être réduites, puisqu’elles contribuent à alimenter la réflexion. Reconnaissant que la science est imparfaite et qu’il peut exister des « trous » dans la connaissance, cette approche implique une participation étendue consistant à travailler à partir d’une pluralité d’expertises, de façon à favoriser la mise en place dans la société de pouvoirs et de contre-pouvoirs.

Gestion des risques : réflexion sur le climat de méfiance sociale

Le modèle traditionnel de gestion des risques repose sur la délégation à des experts à qui il est demandé de procéder à une évaluation des risques pour éclairer ensuite la décision publique. Lorsque la science devient incertaine, les outils et processus existants garantissent difficilement la confiance du public. C’est pourquoi les institutions craignent de plus en plus des réactions de méfiance de la part des populations. Quels sont les tenants et les aboutissants de ce climat de méfiance sociale ?

L’inquiétude des populations est souvent mise en relation avec un obscurantisme, une ignorance ou une irrationalité supposée du public (public deficit models). Le sociologue Brian Wynne (Centre d’étude du changement environnemental, Université de Lancaster) a essayé de montrer que la « peur de la peur » des populations est en fait fondée sur des conceptions mythiques erronées : le cadrage étroit de l’expertise scientifique, qui porte tant sur des aspects factuels que sur des enjeux socio-normatifs, peut tout à fait rationnellement être contesté. Loin d’être irrationnelle, l’inquiétude du public serait légitimement provoquée par une suspicion devant l’incapacité de l’expertise à prendre en compte l’ignorance scientifique et les inconnues, donc à traiter des nouveaux dangers.

Si l’on poursuit ce raisonnement, la priorité ne serait donc pas tant la mise en place d’actions de communication adaptées, que l’évolution des modèles d’expertise et de gouvernance, pour intégrer les savoirs profanes et permettre la prise en compte des différents points de vue.

Quel apport des sciences humaines et sociales à la gouvernance des risques ? En toile de fond de toutes les interventions, le rôle des sciences humaines et sociales (SHS) dans la gouvernance de l’incertitude a été discuté. Celles-ci peuvent incontestablement apporter des contributions multiples, notamment pour mettre à disposition et rendre publiques des données de terrain, éclairer les controverses, préciser les cadres épistémologiques. Plus problématique est la question de l’apport des SHS à la gestion de la demande sociale : la sociologue des organisations Danielle Salomon a rappelé fermement que les chercheurs ne sauraient être instrumentalisés.

Lors de la table ronde finale, le député Alain Gest, a souligné qu’il fallait inventer de nouvelles méthodes de concertation (pointant le « péché originel » de la Fondation radio-fréquences dont la moitié des financements vient des opérateurs) notamment pour « gérer l’irrationnel ». Le terme a fait réagir André Cicolella, porte-parole du réseau santé-environnement (RSE) qui considère que l’objectif des débats est d’éclairer les enjeux sociétaux pour « questionner l’évolution technologique qui n’a rien d’automatique ni d’obligatoire. La vision responsable est de contrôler cette évolution » a-t-il insisté. En conclusion, le directeur général de l’Afsset, Martin Guespereau a affirmé qu’avec la Convention d’Aarhus et les incertitudes grandissantes, la participation multiacteurs s’impose désormais dans l’évaluation des risques.

(1) La science normale est l’activité scientifique empirique, prédictive et productive s’appuyant sur un paradigme accepté par un groupe de la communauté scientifique. cf. Thomas Kuhn, La structure des révolutions scientifiques

Les supports de présentation des intervenants ont été mis en ligne sur le site de l’Afsset

 
Post Scriptum :
Nathalie Fabre, Master 2 Philosophie de la Technique
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