Si pour Laurence Monnoyer-Smith, professeure à l’université de Compiègne, « Réinventer la démocratie est une question d’actualité », les nouvelles technologies de l’information et de la communication peuvent-elles ouvrir de nouvelles pistes pour une meilleure gouvernance ? Révolution dans les médias et le monde de l’information, dans le commerce et peut être aussi les rapports sociaux, Internet va-t-il devenir l’outil pour revitaliser une démocratie à bout de souffle qui peine à convaincre les citoyens de sa légitimité ?
En tout cas, blogs, pétitions en ligne ou mobilisations de grandes ampleur sur Internet (comme lors de la campagne Obama) montrent déjà combien les échanges en ligne interviennent dans la nouvelle démocratie locale et participative. Les plus enthousiastes voient dans ces nouveaux outils un moyen d’accès élargi à l’information, un outil de mobilisation politique, d’action collective, un lieu de débats, ou encore un outil pour construire des décisions collectives, alors que d’autres soulignent les nombreuses limites et contradictions qui viennent tempérer cette image utopique d’un Internet promoteur de la liberté et de l’égalité.
Plutôt communication qu’information
Alors que Jocelyne Arquembourg, maître de conférences à l’université Paris II, fustige « les faux débats qui ne sont que des monologues ou tournent au pugilat et aux propos injurieux », Stéphanie Wojcik, maître de conférences à l’université Paris XII et responsable d’une enquête à l’échelle européenne sur les outils de cyberdémocratie, souligne que, sur Internet « information, expressivité et réactivité sont privilégiés par rapport à l’organisation de débats ou de moyens d’élaboration collective ». Elle signale aussi une indigence quant à l’appropriation d’Internet par les parlementaires, le dernier forum en ligne organisé par le Parlement français datant de 2004 (sur l’avenir de la recherche). La chercheuse qualifie globalement de « mystérieux » ou « inexistants » les liens entre ces forums et les prises de décisions parlementaires. Elle signale encore que la tendance est au dispositif « one shoot », relevant plus d’une technique de communication, que d’une volonté d’ouvrir un véritable espace de participation démocratique.
Les élus face aux citoyens
« Ces outils sont en porte-à-faux avec le fonctionnement de nos administrations qui sont inadaptées aux processus de consultations et de décisions participatifs » juge Laurence Monnoyer-Smith. Plus globalement, Sandrine Mazetier, députée de Paris, attire l’attention sur « l’effet loupe » d’Internet qui va grossir excessivement certains faits, laissant les autres dans l’ombre. Elle met aussi en garde sur le risque de marginalisation des personnes les moins adaptées à ces outils et celui de « dictature de l’instant ». L’immédiateté, la réactivité et l’instantanéité ne sont pas des bons guides pour prendre des décisions politiques.
Martine Billard, députée de Paris, voit dans l’ouverture au public des débats parlementaires sur Internet, un risque pour les élus d’être obligés de réagir aux injonctions du public, parfois dans l’urgence. Une position qui laisse Laurence Monnoyer-Smith interrogative, estimant normal que les élus rendent des comptes aux citoyens et se mettent à leur service. Stéphanie Wojcik remarque même qu’ ouvrir au public les débats « renforce le pouvoir des élus dont les décisions sont légitimées par le soutien des citoyens et aide à faire remonter les points de vue des réseaux impliqués ».
Anonymat et information, un mélange pas très clair
L’anonymat sur Internet apporte-t-il un plus en matière d’informations ? Certains lui concèdent la vertu de permettre l’expression de tous sans risque de sanctions, par exemple, par l’employeur, alors que d’autres le perçoivent comme un recul de l’engagement politique, une façon de ne pas assumer des positions. Si Patrice Martin-Lalande, député du Loir-et-cher, se réjouit qu’Internet « brise le monopole de l’information en permettant à chacun de devenir émetteur d’information », cet enthousiasme est largement tempéré par Thierry Vedel. En effet, le directeur de recherche au Centre de recherches politiques de Science-Po, précise que « si sur Internet, tout le monde peut s’exprimer, y être entendu est une tout autre affaire ». Patrice Martin-Lalande n’est pas totalement dupe et s’inquiète que la déontologie qu’appliquent normalement les journalistes en matière d’information ne soit pas respectée, aboutissant à une information sujette à caution. De plus, si Internet est un véritable réservoir d’informations diversifiées, les internautes vont néanmoins rester dans leur chapelle et ne collecter que des points de vue formatés selon leur opinion. La pluralité et l’abondance deviennent ainsi l’occasion de se réfugier chacun dans son camp ne favorisant ni l’ouverture d’esprit ni la confrontation des idées, ce que Thierry Vedel qualifie « d’homophilie politique ». Ce dernier invite à « ne pas sombrer dans l’ivresse technologique et à ne pas perdre de vue les enjeux et les objectifs ».
Simple technique ou véritables enjeux démocratiques ?
Des interrogations plus fondamentales émergent. Ces technologies impliquent-elles réellement un changement dans les pratiques démocratiques ? Est-ce aux pouvoirs publics de promouvoir ces outils, voire de les contrôler ? Comment passer de la pluralité des voix, des points de vue et des modes d’expression sur Internet à une véritable co-construction des décisions ?
Plusieurs participants soulignent la perte de confiance des citoyens dans les systèmes démocratiques qu’on leur propose. Un détachement que confirme l’effritement de la participation des citoyens aux grandes messes démocratiques (1) pointé par Alain Garrigou, professeur de science politique à l’université de Nanterre. Si seulement 43% des Européens se sont déplacés pour élire leurs parlementaires en 2009 (contre 62% en 1979), la mise en place d’outils pour favoriser la démocratie participative reste tout aussi insignifiante à l’échelle européenne, alors qu’une directive de 2003 oblige les pays membres à mettre en oeuvre les procédés décrits par la convention d’Aarhus de 1998.
Ainsi, la volonté politique manque pour faire d’Internet non seulement un outil intéressant pour échanger l’information, la structurer, éventuellement la discuter, mais aussi un moyen de soutenir des processus de codécision.
En clôture de la rencontre, Bertrand Plancher, député de la Meuse (UMP) et président de Décider ensemble souligne « le besoin pour les citoyens de se réapproprier les grandes décisions sur des sujets qui semblent totalement leur échapper : crises économiques, environnementales, sanitaires… Trop de décisions passent en force, ou sont laissées aux forces du marché ». Et de conclure : « il est nécessaire que les décisionnaires comprennent qu’en ouvrant les décisions à l’opinion publique, c’est leur pouvoir qui se trouve renforcé. Il est donc important de travailler sur des outils et des méthodes pour permettre cette ouverture et utiliser Internet pour communiquer, échanger et structurer les opinions ».
Une perspective largement développée par Pierre Rosanvallon qui en appelle à une refondation des démocraties (2). « Un nouveau cycle doit s’ouvrir dans la vie des démocraties, aussi décisif qu’avaient été ceux de la conquête du suffrage universel au XIXe siècle, puis de la mise en place des Etats-providence au XXe siècle. Il faut maintenant donner à nos démocraties une assise élargie ; il s’agit de les comprendre autrement et d’enrichir leur signification. Elles sont à réinventer ».
(1) Elections sans électeurs, Le Monde Diplomatique Juillet 2009
(2) Le Monde du 29 avril 2009
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