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Quand Orsay se préoccupe -aussi- d’éthique
vendredi 13 février 2009
par Jean-François Ternay
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Les chercheurs de l’Université Paris Sud et son UFR des sciences peuvent mettre leurs pratiques en perspective et étudier de manière réflexive les méthodes et les enjeux de leurs disciplines. C’est ce que nous avons pu constater ce 3 décembre 2008, lors de la conférence sur les nanotechnologies, organisée par le Centre d’Alembert et le Centre Interdisciplinaire d’Étude de l’Évolution des Idées, des Sciences et des Techniques (CIEEIST). Nous présentons ici les interventions de Jérôme Labille et Alexei Grinbaum et les points forts qu’elles ont mis en exergue.

Jérôme Labille a le sens des responsabilités : il sollicite les industriels pour coopérer aux études d’impact des produits qu’ils mettent sur le marché. Spécialiste des interfaces et des comportements des nanoparticules dans l’eau, au laboratoire Cerege (1) d’Aix en Provence, Jérôme Labille a souligné les propriétés tout à fait originales des nanoparticules (insistant sur leur réactivité) qui peuvent à la fois être très utiles mais aussi engendrer des effets toxiques (bioaccumulation des particules métalliques, effet de seuil et modification des réactions…) Pour lui, la collaboration avec les industriels est indispensable pour explorer les risques au cas par cas, en tenant compte de la chimie organique, des enrobages, des structures et des organisations spécifiques des nanoparticules dans les produits manufacturés. Mais cette collaboration n’est pas toujours facile : « Toutes les semaines, des responsables sécurité dans des sociétés découvrent que les employés manipulent des nanoparticules et qu’il y a peut-être un danger. Ils en sont seulement au stade de s’informer sur les risques potentiels, et les décisions des grandes instances sont encore loin ». Que dire alors de l’usage et de la dissémination des produits hors les murs des entreprises, quand viennent s’ajouter les difficultés d’accès à l’information liées à la confidentialité ? Jérôme Labille témoigne : « Notre laboratoire suit cette logique collaborative depuis environ deux ans, mais les industriels semblent ne pas être vraiment chauds pour répondre positivement à notre demande ». Une collaboration dont il estime pourtant qu’« elle est la seule voie efficace, face à la complexité des systèmes nanos ».

Prolongeant la réflexion, le philosophe Alexei Grinbaum (LARSIM, CEA) (2) a présenté d’autres effets des nanotechnologies décrites tout à la fois comme « un phénomène scientifique et technologique, un phénomène industriel, économique et politique, mais aussi un phénomène social qui colle aux inquiétudes et aux espoirs des populations ». Dès lors, il n’y a pas que le risque scientifique et technologique. Il faut lui ajouter, par exemple, les risques liés aux discours des industriels ou des décideurs et les risques liés à la responsabilité des chercheurs en matière de diffusion des savoirs. Alexei Grinbaum a proposé une typologie de l’inconnu qui va des risques à l’incertitude. On peut ainsi distinguer :
- Les risques objectifs. Ils peuvent être analysés scientifiquement. Les types, les degrés et les probabilités de dommages sont bien connus. On peut donc évaluer les risques.
- Les risques subjectifs. On connaît les types et les degrés de dommages mais pas les probabilités que le risque survienne. La probabilité relève du domaine de la croyance. Cela peut impliquer le principe de précaution.
- L’incertitude. Les types et les degrés de dommage, donc les risques, ne sont pas bien connus. Les experts ne sont pas d’accord entre eux. Une bataille d’experts peut par exemple concerner la diffusion de certaines nano-particules : restreinte ou planétaire ?
- L’ignorance : on ne sait pas qu’on ne sait pas. On ne sait pas qu’il y a des risques.

L’incertitude liée aux technologies émergentes

Pour Alexei Grinbaum, il nous faut donc considérer les risques non quantifiables qui relèvent des aspects économiques, politiques et sociaux des nano technologies et qui sont radicalement incertains. Le questionnement éthique s’intéresse justement à des risques qui relèvent des croyances et de l’ignorance. Le philosophe a donné deux exemples. Les nano-biotechnologies proposent aujourd’hui des occasions nouvelles d’interagir avec la biologie, avec une précision sans précédent. Cela nous amène à nous interroger sur ce qui est manipulable et ce qui ne l’est pas, et à définir ce que peut être le sacré biologique, c’est-à-dire le sacré lié à la vie.
« La société impose aujourd’hui au scientifique une réflexion éthique sur les choses qu’il fait au laboratoire, a-t-il souligné. Il est obligé de sortir de sa tour d’ivoire et de répondre au questionnement social ».

Le second exemple concerne les questions de surveillance et ses limites (Big Brother), qui sont amplifiées par les nanotechnologies (invisibilité, multiplication des prises de données, connexions des informations, traçabilité...). Ainsi, les effets des nanotechnologies vont au-delà des risques quantifiables et des risques toxicologiques. Elles ont des effets sur :
- Le pouvoir,
- Le rapport entre l’homme et la nature,
- Notre rapport à la connaissance : est-ce que connaître c’est « faire » ? En matière de nano, il faut « faire pour connaître ». Quelle est cette nouvelle épistémologie de la connaissance qui n’est pas distincte de l’action ?
- La possibilité même de l’éthique (cf. éthique de la responsabilité de Jonas et cf. le transhumanisme)
- Les catégories qui nous font penser le monde. Exemple : des catégories comme « artificiels », ou « artifice » sont-elles encore applicables ou pas ? Est-ce que les frontières entre ces catégories se sont brouillées au point que nous ne pouvons plus les utiliser comme avant ?
En conclusion, Alexei Grinbaum a souligné qu’il fallait veiller à contenir les ambitions des technologies, sans les laisser aller aux extrêmes, et a appelé de ses vœux, à la suite de Jean-Pierre Dupuy, à une « évaluation normative continue » (3).

Ainsi le Centre scientifique d’Orsay, qui avait déjà organisé en mai 2007 un colloque sur l’éthique, prolonge ses propositions de réflexions. On peut regretter le manque de jeunes chercheurs et enseignants-chercheurs qui assistent à ces séminaires. On peut aussi souligner la faiblesse des « Haut-parleurs » que sont les relais médiatiques et qui font que ce type de manifestations garde un caractère relativement confidentiel. Mais on ne peut qu’espérer que cette libre parole aura encore longtemps droit de cité, dans ce contexte de l’île de France où les « technosciences » sont en train de se doter d’importantes infrastructures et organisations (PRES Univers Sud, nouveau projet Campus sur le plateau de Saclay, NannoInnov…)

(1) Centre Européen de Recherche et d’Enseignement des Géosciences de l’Environnement
(2) Coordinateur pour la France de l’Observatoire européen des nanotechnologies, il a publié récemment "Nanosciences : les enjeux du débat" (Le Débat, 148, avec E. Klein et V. Bontems).
(3) « Pour une Évaluation normative du programme nanotechnologique » Par Jean-Pierre Dupuy sur le site du groupe prospective du sénat.

 
Post Scriptum :
Jean-François Ternay est enseignant-chercheur en Science de l’Information et de la Communication à Paris Sud
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