Les « technologies de sécurité » font l’objet d’un réel engouement et sont devenues une priorité de la recherche européenne. Pour comprendre cette « mobilisation » et ses raisons, il faut remonter à 2003. Sans doute poussés par les événements du 11 septembre, les commissaires européens publient, à l’époque, un communiqué (1) identifiant les principales menaces pesant sur l’Union : terrorisme, crime organisé, radicalisation de groupes sociaux, extrémismes, prolifération d’armes, conflits régionaux et faiblesse de certains Etats, accès inégaux aux ressources naturelles, désastres environnementaux, ou accidents industriels en sont les principales. Si ces risques demandent à être sérieusement considérés, la Commission précise toutefois qu’« étendre des pratiques de bonne gouvernance, soutenir des réformes sociales et politiques, gérer la corruption et les abus de pouvoir, établir des Etats de droit et protéger les droits de l’homme sont les meilleurs moyens de renforcer l’ordre international ». L’objectif est donc de s’appuyer sur la diplomatie, l’action politique et sociale ou éventuellement l’action militaire pour éviter le pire, en préconisant un « engagement préventif afin d’éviter une aggravation future de ces problèmes ».
Du risque à la menace
Un an plus tard les risques évoqués deviennent des menaces nécessitant le développement d’un arsenal technologique pour se protéger. Un rapport publié en 2004 (2) par un comité consultatif de 25 membres (le Group of Personnalities - GoP), dont 8 directement liés aux grandes industries européennes de l’armement (BAe, EADS, Thales, Finmeccanica…) reprend l’analyse et les inquiétudes de la Commission, mais préconise de garantir la sécurité en Europe en « s’appuyant sur la puissance de la technologie européenne ». Le groupe constitué sous l’aile de la Commission insiste sur la nécessité d’établir un véritable programme de recherche en matière de sécurité pour, non seulement « améliorer la sécurité », mais aussi « accroître la compétitivité des industries », « renforcer la recherche européenne » et « soutenir la politique européenne sur la croissance et la compétitivité inscrite dans les traités de Lisbonne et de Barcelone ».
De la menace au marché
Le GoP demande alors un budget annuel d’un milliard d’euros pour la recherche, s’étalonnant sur les dépenses des Etats-Unis en matière de technologies de la sécurité (1,2 milliards de dollars). Une observation plus attentive de la situation outre-Atlantique explique largement cet investissement. Si un marché de la sécurité existe, c’est bien aux Etats-Unis qu’il se concentre. Le marché américain représente au minimum la moitié du marché mondial, lequel est estimé entre 100 et 300 milliards d’euros. Le Department of Homeland Security, en charge de la sécurité intérieure du pays, affiche un budget de 46 milliards de dollars pour 2008, sans compter l’ensemble des fonds qu’il coordonne, un montant évalué à 100 milliards de dollars en 2004 par le GoP. Malheureusement, l’Europe reste un poids léger dans ce secteur car la pluralité des clients (les services de sécurité des différents pays membres), leur manque d’homogénéité, ainsi que les infrastructures et les législations différentes entre pays ne favorisent pas la création d’un marché structuré susceptible de séduire les investisseurs et de fournir des débouchés aux industriels.
Du marché au marché
Reste à débroussailler ce marché pour définir une orientation claire des recherches à mener sur ces technologies de la sécurité. La troisième conférence sur les recherches sur la sécurité européenne (SRC 08) (3) qui s’est tenue à Paris en octobre 2008 apporte quelques éclaircissements. « Plus de sécurité », « triplement du nombre de caméras de surveillance sur la voie publique dans les deux prochaines années », « techniques de biométrie permettant un accroissement significatif des taux d’élucidation des crimes » ou « extension de ces moyens au service de la délinquance de masse », les propos tenus par Michelle Alliot-Marie dès l’ouverture de la séance sont applaudis par les nombreux représentant de l’industrie et de la Direction générale Entreprises et industries de la Commission.
Si le respect des libertés et la protection de la vie privée sont évoqués, l’essentiel des interventions porte sur l’amélioration des partenariats public/privé, la définition de normes et de standards européens en matières d’équipements et d’organisation – certains avancent même la création d’un « label européen de la sécurité » pour asseoir le marché en Europe et donner une image de marque aux technologies européennes pour l’exportation – l’implication des utilisateurs finaux en amont des programmes de recherche ou les collaboration possible entre secteurs de la défense et de la sécurité. Ce dernier point est d’ailleurs relevé par Paul Weissenberg, de la Direction industrie aérospatiale, sécurité et défense de la Commission européenne, qui pose la question de l’existence en Europe d’un marché de la sécurité distinct de celui de la défense, renvoyant aux industriels la responsabilité de le définir et de le convaincre de l’utilité des sommes investies par l’Union pour ces recherches sur la sécurité.
La machine industrielle
Comment interpréter cette focalisation sur le marché pour une thématique de recherche, même s’il s’agit de concevoir des produits technologiques ? En retraçant son histoire au sein de la Commission, l’implication de l’industrie devient évidente. Si le travail du GoP en 2004 ouvre la voie à ce marché de la sécurité, le Conseil consultatif européen pour la recherche dans le domaine de la sécurité (ESRAB) en charge de définir la stratégie de 2004 à 2007, se donne entre autre comme objectif principal « d’accroître la compétitivité globale des fournisseur européen de technologies » (4). Plus d’un quart de ses membres sont des représentant de l’industrie (les mêmes que ceux présent dans le GoP) et la thématique « Sécurité » du 7ième programme cadre de recherche est pilotée par Direction générale Entreprise et Industrie de la Commission, alors que c’est communément le rôle de la DG recherche d’encadrer ces programmes… de recherche.
S’il paraît normal que l’industrie soit impliquée dans la recherche, Frank Gregory, professeur de sécurité européenne à Université de Southampton et membre du comité d’experts du projet européen Securint, invite néanmoins les services de police et de sécurité publics « à se montrer attentifs et capables de gérer une pression commerciale de plus en plus forte » (5). Dans un article publié en septembre 2007, il consacre un chapitre entier intitulé « Les pressions industrielles » pour souligner l’implication des différents syndicats de l’industrie dans ces orientations de la recherche européenne, n’hésitant pas à qualifier ces actions de « lobbying ».
La machine est en marche et, même si le dernier rapport en date réalisé par le Forum européen pour la recherche et l’innovation sur la sécurité (ESRIF) pour la Commission en 2007 (6) insiste sur la nécessité de l’acceptation par les citoyens de ces technologies, il ne permet aucunement de revenir à une vision plus politique et diplomatique de la prévention des risques en amont, telle que celle avancée par la Commission en 2003. Néanmoins, mettant en avant un nouveau pan de recherche s’intéressant à la capacité des sociétés à se remettre d’une crise, la résilience, l’ESRIF semble plus à même de promouvoir une nouvelle vision de la sécurité. L’approche traditionnelle basée sur la surveillance, la détection, la protection et la répression va-t-elle céder du terrain pour laisser se mettre en place une vision basée sur l’acceptation des risques et le développement d’outils et d’organisations capables de résister et de se remettre aussi vite que possible en cas de crises ? Rien n’est moins sûr… Alors qu’en France la polémique fait rage sur les fichiers informatisés des services de renseignement, que des détecteurs de mensonges ou de « culpabilité » (7) sont en cours de développement dans différents pays européens, ou qu’aujourd’hui, le nombre de caméras de surveillance des espaces publics est de un pour moins de 15 citoyens au Royaume-Uni, les technologies de la sécurité donnent plutôt une image orwellienne de nos sociétés.
(1) A Secure Europe in a Better World (déc. 2003)
(2) Research for a secure Europe (mars 2004)
(3) SRC 08
(4) Meeting the challenge : the European Security Research Agenda (sept. 2006)
(5) The European Security Research Programme : a challenge for existing police cooperation networks in the EU (fev. 2007)
(6) ESRIF interrmediate report (sept. 2008)
(7) www.alphagalileo.org/index.cfm ?fuseaction=readrelease&releaseid=532622
Thales ouvre le premier centre de recherche européen dédié à la sécurité
Spécialiste des systèmes d’informations « critiques », Thalès a ouvert le 6 octobre 2008 un centre dédié à la sécurité à Vélizy le Bois. Les 600 mètres carrés devant accueillir 2000 ingénieurs ont été inaugurés en présence de Jacques Barrot, vice-président de la Commission européenne, responsable justice, liberté et sécurité. Le groupe s’implique en effet dans de nombreux projets de recherche européens sur la sécurité, comme le projet MARIUS visant à réaliser un centre de commandement mobile pour gérer les situations de crise, ou le projet WIMA2S dont l’objectif est d’établir une structure de surveillance maritime par voie aérienne en s’appuyant sur des avions sans pilotes. Le centre de Vélizy sera en charge de développer, entre autres, des solutions de sécurité urbaine et aéroportuaires ainsi que d’avancer sur les technologies d’identification et sur la cyberprotection. Thales précise dans son communiqué de presse que 25 % de son chiffre d’affaire est lié au secteur de la sécurité, soit 3,4 milliards d’euros en 2007.
Who we are