Voici à nouveau le Marais poitevin dans la tourmente, le ministre de l’environnement, Jean-Louis Borloo, ayant refusé, le 20 février dernier, de signer la charte du Parc naturel régional en projet malgré le long travail d’élaboration dont elle a été l’objet. Ne nous attardons pas sur les conditions et les raisons de ce refus, sans doute légitime du point de vue du ministère et finalement tellement attendu. N’est-il pas courant, en effet, que les parties prenantes de la concertation qui ne se retrouvent pas dans les accords construits localement cherchent en plus haut lieu un arbitrage ? Bien que partenaires de la concertation, les uns montent à Paris, les autres à Bruxelles, et activent leurs réseaux d’influence pour amender, bloquer voire sanctionner des orientations qu’ils considèrent préjudiciables à leurs intérêts. Le projet de parc régional du Marais poitevin, bien plus qu’un autre, n’échappe pas à ce double jeu. Tentons de comprendre pourquoi en termes simples, au risque de la caricature.
Une double potentialité au cœur des controverses
Le Marais poitevin est extrêmement riche sur le plan biologique et sur le plan agronomique. Mais l’expression de cette double richesse suppose des modalités d’aménagement et de gestion opposés : des prairies humides bordées de nombreux fossés dans le premier cas ; de grandes parcelles en cultures asséchées dans le second. Double potentiel donc, mais aux modalités d’expression totalement antagonistes à l’échelle parcellaire comme à celle du marais. Toute tentative d’aménagement concerté est confrontée à cette réalité qui révèle sinon forge des visions différentes du développement du marais. Dans cette situation, la vision aménagiste a dominé durant ces dernières décennies, fortement soutenue par le pouvoir agricole au niveau local comme national.
Du bien privé au bien commun
En effet, sur le plan de l’économie agricole, il n’y a pas de doute : dans le contexte économique actuel, une terre bien drainée et cultivée est plus rentable qu’une prairie gérée de manière extensive. Cette simple évidence place les agriculteurs devant un choix difficile : le raisonnement technico-économique strict les pousse à abandonner l’élevage et à drainer leurs terres ; la prise en compte de préoccupations sociales extérieures à leur propre champ d’expertise – la qualité des eaux de surface, la protection de la biodiversité, l’esthétique paysagère – les pousse à privilégier le bien commun au détriment du bien privé.
De la responsabilité du monde agricole à la responsabilité politique
Les agriculteurs n’ont pas tous fait le choix du drainage. En effet, à la rationalité technico-économique s’ajoutent d’autres types de rationalités plus subjectives, et chaque situation est singulière. En fait, l’existence d’un modèle dominant tendant à l’artificialisation accrue du marais trouve ses raisons principales dans ce qui environne l’activité agricole : les aides publiques, le marché, les coopératives, le conseil agricole, etc. La responsabilité de la dégradation du marais est principalement attribuée aux agriculteurs, alors que ce sont les politiques soutenant leurs actions ainsi que le contexte économique et socioprofessionnel dont ils dépendent qui en sont les forces majeures. Aujourd’hui encore, l’incapacité à construire une politique intégrée entre agriculture et environnement, l’explosion du marché des céréales ou les perspectives nouvelles offertes par les biocarburants ne font qu’accroître les tensions.
Le nécessaire engagement des acteurs publics
Or, par l’engagement qu’il suppose de l’ensemble des acteurs qui vivent dans le Marais poitevin, l’existence d’un parc naturel régional créerait les conditions institutionnelles locales susceptibles d’accompagner le changement vers une meilleure intégration des préoccupations environnementales. Mais un tel parc ne saurait réussir si les acteurs publics, des collectivités territoriales jusqu’à l’Etat et l’Europe, n’engagent pas leur responsabilité. Ce n’est pas l’accumulation de normes environnementales, de zonages et d’arrêtés de biotopes accompagnés de tout leur cortège d’expertises qui changera la donne. Au contraire, cela ne ferait qu’attiser les conflits.
Concrètement, cette responsabilité des acteurs publics consiste à modifier l’environnement politique et socio-économique de telle sorte qu’une véritable concertation visant à construire le Marais poitevin en bien commun puisse réussir. Définir les méthodes et conditions de la délibération, notamment quant à l’engagement des parties sur ses résultats ; réduire sinon inverser le déséquilibre financier favorisant les activités céréalières ; créer les incitations financières qui rendent crédible l’objectif de reconversion de cultures en prairies ; soutenir de manière conséquente et effective les activités économiques plus intégratives ; promouvoir les activités de production et de partage de connaissances ; institutionnaliser sur le long terme les dispositifs de concertation pluri-acteurs. Voilà une série de pistes qui engagent directement la responsabilité des acteurs publics.
Une forte cohérence de l’action publique a pu être trouvée pour promouvoir la modernisation agricole, depuis son financement jusqu’à son élaboration scientifique et technique. Pourquoi ne pourrait-elle pas agir aujourd’hui dans une perspective de développement durable ?
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