par Dorothée Benoit Browaeys - Avril 2007
Minatec 2, Crolles 3, Nanobio2... et Clin@tec... Tous ces projets en matière de nanotechnologies concernent l’avenir de Grenoble et de sa région mais les habitants n’en connaissent rien. "Nous entendons ces noms de code, mais n’avons aucune information sur leurs contenus, ni sur les engagements des collectivités en la matière" s’est exprimée une Grenobloise en novembre dernier lors du cycle de débats publics NanoViv. Le propos s’est d’ailleurs fait récurrent. À tel point que, VivAgora s’efforce ici d’ouvrir quelques pans de ces vastes dossiers.
Tout d’abord, nous disposons aujourd’hui d’éléments descriptifs sur l’histoire du projet Minatec sur la période 1999-2001. La thèse en science de gestion d’Aurélie Delemarle, soutenue le 6 février dernier, à l’École nationale des Ponts et Chaussées à Marne-La-Vallée, apporte des faits intéressants (1).
Devant un jury composé de Philippe Laredo (directeur de thèse, LATTS), Isabelle Huault (Paris Dauphine), Rodolphe Burand (HEC), Vincent Mangematin (économiste GAEL-INRA, Grenoble), et Pierre-Jean Benghozi (CNRS- Ecole Polytechnique), Aurélie Delemarle a montré comment un homme, Jean Therme, actuel directeur du Centre CEA de Grenoble, a joué "à la fois le rôle de visionnaire qui produit un discours et le diffuse, d’architecte qui ré-agence une réalité, et de manager, dans une mission d’entrepreneur institutionnel". Elle a décrit ses 102 présentations publiques entre 1999 et 2002, qui ont touché 955 personnes essentiellement les maires, collectivités locales, nationales et européennes. 191 représentants politiques ont ainsi assisté aux diverses présentations de Minatec. Des exposés à destination du grand public (presse, Club des ambassadeurs, Rotary club...) ont aussi été réalisés. Elle rappelle que le projet Minatec était avant tout un projet immobilier, sans programmes scientifiques précis (les trois plates-formes NanoBio, Nanotec300 et MiNaLogic ont été ajoutées) et sans précision sur la gouvernance des acteurs à l’intérieur du cadre.
Lors de la soutenance de thèse, Isabelle Huault, membre du jury, a regretté l’impasse faite sur la dimension sociale et la spécificité de Grenoble et s’est interrogée sur l’absence de critique sur les présentations PowerPoint qui, "sous une apparence de neutralité et de rationalité ont une charge idéologique à considérer. La forte stimulation visuelle des "diaporamas" a forcément joué un rôle de structuration sociale des acteurs que vous n’avez pas exploré. Le réseau utilisé, les liens entre les événements n’ont pas été décrypté pour y lire les stratégies et manières de faire", a-t-elle souligné.
Du côté de Vincent Mangematin, le commentaire s’est fait plus acerbe. "Minatec s’est imposé à partir de la création d’une institution virtuelle, vendue à l’extérieur comme si elle existait déjà, selon un processus de véritable industrialisation de la conviction. Cela a marché comme une usine de production de discours standardisé, réplicable donc dé-multipliable qui a été la force de l’entreprise". Rodolphe Burand a demandé "en quoi Minatec est devenue une institution et où étaient les chiens de garde ? Quels comptes-rendus des présentations ont été faits ? et pourquoi les questions de hiérarchie ont été reportées le plus possible ?"
Thèse et anti-thèse
Sur la demande de VivAgora, Aurélie Delemarle nous a transmis un premier texte en novembre 2006. Mais la publication de ce document n’a pas été autorisée. Nous avons attendu le 8 mars pour disposer d’une nouvelle mouture que nous publions dans l’espace Nanomonde de la revue www.vivantinfo.com.
Ce texte final n’a plus rien à voir avec le document initial proposé en novembre 2006. Alors qu’Aurélie Delemarle introduisait son premier document sur les questions qui nous occupent (Quelle a été la place des populations dans la mise en place du projet Minatec ? Ont-elles été consultées ? Sont-elles informées ? Ont-elles un pouvoir de pression sur le projet ?) la version expurgée consiste en une démonstration du "caractère à la fois nécessaire mais surtout quasi "participatif" du montage du projet Minatec" !
Lisons plutôt quelques extraits :
"La question du financement d’investissements de recherche majeurs se pose désormais dans de nouveaux termes (...) Pour les promoteurs de tels projets la question de la consultation des audiences à mobiliser se pose de façon différente puisque les financements ne sont plus uniquement pourvus par les instances nationales mais pour une large part par les collectivités locales et territoriales. Si aujourd’hui la notion de débat public et de l’implication des citoyens dans les choix scientifiques et technologiques se fait plus prégnante, elle ne constitue pas le seul moyen de consultation des citoyens. L’exemple qui est ici développé illustre le processus de mobilisation d’acteurs dans le cadre du financement initial de Minatec (1999- 2002) pôle d’innovation en micro et nanotechnologies : si la population grenobloise n’a pas été impliquée directement dans le choix d’installation de Minatec, celle-ci a néanmoins pu s’exprimer au travers de la représentation démocratique au sein des collectivités locales et territoriales".
Le texte présente Minatec comme une nécessité, un "triple besoin" - des acteurs de la recherche et de l’enseignement, de la valorisation industrielle et de la municipalité grenobloise - et issu d’une "co-construction au travers de la mobilisation d’audiences à tous les niveaux institutionnels et géographiques".
Et il s’achève ainsi : "Le projet Minatec est exemplaire d’une forme particulière de consultation citoyenne au travers des représentants élus dans le choix d’investissements scientifiques et technologiques. Celle-ci s’est effectuée de façon indirecte, mais de façon très large incluant un très grand nombre d’acteurs locaux et régionaux : maires de villes environnantes, conseillers municipaux, généraux et régionaux ; elle s’est soldée par des votes à l’unanimité en faveur du financement de Minatec. La société a ainsi été amenée, par ce processus, à s’exprimer, même si il existe aujourd’hui des formes de contestation citoyenne/populaire".
Les défis de Crolles 3 et de Clin@tec
Cette vision très positive d’une "consultation à l’ancienne" c’est-à-dire limitant le pilotage de projet aux outils de la démocratie représentative, peut sembler surprenante, dans le contexte local tendu et dans la dynamique actuelle européenne d’une gouvernance intégrative visant à associer les populations aux projets techniques.
Elle augure mal d’une inflexion des procédures pour les projets à venir.
Or, il est clair que les collectivités grenobloises vont être soumises à des défis considérables.
Avec Crolles 3 qui vacille après les départs successifs de NXP et de Freescale alors même que les pouvoirs publics ont donné 543 millions d’euros de subventions pour l’Alliance !
Avec Minatec 2, projet de 48,7 millions d’euros avec son volet phare, Clin@tec qui vise à mettre au point et tester sur des animaux puis sur des malades, des microsystèmes cérébraux implantés.
De nouveaux systèmes d’électrostimulation du cerveau et du système nerveux central associés à l’enregistrement pour le traitement de la maladie de Parkinson mais aussi pour l’épilepsie, les TOCs, seront développés ainsi que de nouvelles stratégies d’électrostimulation. Par ailleurs seront mis au point des neuroprothèses et implants pour des suppléances sensorielle (visuelle, auditive..) mais aussi fonctionnelle avec des interfaces cerveau-électronique (BCI) pour des handicapés ou paralysés. La seule construction du batiment d’accueil de Clin@tec devrait coûter 20 millions d’euros.
La logique de recherche est d’intégrer au sein de Minatec des équipes de physiciens, d’électroniciens et d’experts en micro technologies, avec les biologistes et les cliniciens et de disposer des plateformes médicales permettant de réaliser les tests préliminaires sur l’homme.
Mais cette logique peut-elle justifier que le CEA accueille des malades sur un Polygone à dimension militaire ? Pourquoi les directions des hôpitaux ou des universités médicales ne sont-elles pas maîtres d’œuvre d’une telle entreprise ?
Interrogé sur l’information et la mise en débats publics du projet Clin@tec Jean Therme est formel : "on ne peut rendre public un tel projet pour des questions de concurrence. Déjà les Pays-Bas sont en train de développer un concept similaire en lien comme nous, avec le Pr Benabid". Pour François Berger (Inserm, Hopital Michallon, Comité d’éthique de Nano2Life) qui travaille dans l’équipe du Pr Benabid, "ces centres techniques de traitements existent déjà à l’étranger comme à Tûbingen (Allemagne) ou aux Etats-Unis. Si l’on veut mettre de nanoparticules dans le cerveau ou des nanoimplants, il faudra disposer d’outils exploratoires pour s’assurer de l’absence de toxicité".
Une conférence de presse est prévue en juin pour présenter Clin@tec. Est-ce vraiment la meilleure manière de favoriser la réflexion collective et la responsabilisation des acteurs ?
(1) http://latts.cnrs.fr/site/p_lattsperso.php ?Id=350
Le texte intégral de la thèse d’Aurélie Delemarle sera disponible sur le site pastel- http://pastel.paristech.org/bib/
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